Mes racines / my roots

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L'affaire Tarte vs Grenier (première partie):

Extraits de La Patrie:
la poursuite de Tarte contre Grenier
pour diffamation criminelle
L'enquête préliminaire les 8 et 9 octobre 1896
La décision du juge le 17 octobre 1896
_______




  1. jeudi 8 octobre 1896, page 4

    L'AFFAIRE TARTE-GRENIER
    On commence l'enquête préliminaire
    Le ministre des Travaux Publics
    Donne un intéressant témoignage
    On ajourne la cause

    Ce matin, en cour de police, a commencé l'enquête préliminaire dans le procès pour diffamation criminelle qu'a intenté l'hon. M. Tarte, ministre des Travaux Publics, à M. W. A. Grenier, directeur-propriétaire de la Libre Parole.

    Une foule de politiciens et d'avocats ont assisté avec intérêt à l'interrogatoire de l'hon. M. Tarte qui a duré tout l'avant-midi.

    Nous n'avons pas besoin de relater au long les faits qui ont donné lieu au mandat d'arrestation émané contre M. W. A. Grenier.

    MM. H. C. St Pierre et Dandurand représentaient l'hon. M. Tarte et MM. Lamothe et Cornellier sont les avocats de M. Grenier.

    Le ministre des Travaux Publics a été le premier témoin entendu.

    Q.- Persistez-vous dans les déclarations de votre plainte?
    R.- Oui.
    (Montrant la signature apposée au bas de la plainte).
    Q.- C'est bien votre signature?
    R.- Oui, monsieur.
    Q.- Vous avez dit que l'accusé, lors de la publication du premier numéro de sa Libre Parole, est venu vous trouver à Ottawa, en vous apportant plusieurs exemplaires.

    C'est alors qu'il vous offrit d'en faire votre organe spécial. M. Beausoleil, disait-il, (croyant qu'il était votre ennemi politique) serait l'objet des attaques du nouveau journal, si vous vouliez le prendre comme votre organe personnel. Il ajoutait, de plus, que les gouvernements n'aiment pas toujours à avoir un organe avoué et que la Libre Parole pourrait être votre organe à vous.

    A cette fin, M. Grenier demandait $200 argent comptant comme premier versement.

    Ensuite, il vous dit qu'il lui fallait à tout évènement $100 immédiatement. Il me faut $100, disait-il.

    Retourné à Montréal, M. Grenier vous adressa une dépêche télégraphique, vous pressant encore d'aboutir?
    Q.- Ces faits sont-ils vrais et voulez-vous donner lecture de cette dépêche?
    R.- Ces faits sont exacts et voici la dépêche.

    _______________

    M. Tarte lit alors la teneur: Montréal, 24 août 1896.
    Hon. J. L. Tarte, Ottawa.

    Attends ce que j'ai demandé. Doit payer tout aujourd'hui; près de dix mille copies placées. Grand malheur si ça n'arrive pas. Prépare superbe 2ème numéro, gravures et textes.

    W. A. Grenier
    _______________

    Q.- Pouvez-vous raconter, M. Tarte, après quelles circonstances cette dépêche vous fut adressée?
    R.- M. Grenier était venu à Ottawa comme je le déclare dans ma plainte.

    Entr'autres choses, il m'avait dit que M. Beausoleil serait caricaturé dans son 2ème numéro, et que le parti libéral et moi serions portés aux nues.

    M. Grenier est venu à deux reprises à Ottawa pour m'offrir de faire de son organe mon journal personnel.

    M. Grenier en venant me demander les $200 m'a menacé du regard et de la voix si je refusais.

    Il m'a dit: Il me faut cet argent.

    Plus tard, il vint à Ottawa me demander à mon département et je refusai de le recevoir. Il se rendit à mon hôtel et là, il m'attendit jusqu'à minuit. Quand j'y rentrai, vers minuit, en compagnie de M. Dechêne, autant que je puis me rappeler, devant ses obsessions et ses importunités, je lui dis de me laisser tranquille et que je ne voulais pas m'occuper de son affaire.
    Q.- Maintenant, que pensez-vous de l'article?
    R.- L'article est faux du commencement à la fin et constitue un mensonge malicieux.

    _______________

    M. Cornellier, un des avocats de M. Grenier, prend alors la parole.

    Après avoir passé rapidement sur les questions habituelles, il commence immédiatement à attaquer sa série d'interrogations pour faire sa preuve.

    Q. - Dans le premier paragraphe:

    Lorsqu'il est dans l'opposition, sa vitalité est excessive, il est beau, il est vibrant, il est noble et généreux; aussitôt que le peuple lui confie la direction des affaires et qu'il lui incombe la tâche de montrer ce dont il est capable, de répondre par des faits aux promesses, par des actes aux déclarations, nous avons la douleur d'assister à un désolant spectacle d'inertie et d'immobilité. Le vieux parti rouge qui combat depuis tant d'années pour les réformes glorieusement inscrites à son drapeau et qui ont été l'objet de tant de sacrifices, a le chagrin de voir s'écrouler une à une ses espérances, de voir mentir aux principes les plus sacrés du libéralisme pour retomber dans les trafics et les boodlages qui font la honte et la ruine des rogues conservateurs."

    Vous sentez-vous visé, M. Tarte?
    R.- Je ne me sens pas visé dans cette dernière phrase, et je suis sûr que le régime actuel à Ottawa n'est pas retombé dans les trafics et les boodlages.
    Q.- Et que pensez-vous de cette autre phrase, M. Tarte?
    "Après tout, cela ne pas mieux qu'avec "les bleus," se disent avec douleurs les "anciens libéraux et ils ont raison."
    R. Les anciens libéraux ne disent pas cela. Quant à moi, personnellement, je n'ai pas à me plaindre de cette phrase.
    Q.- Avez-vous à vous plaindre de la quatrième phrase, M. Tarte? Elle se lit comme suit:
    "Mais il importe aussi de dégager la cause des libéraux sincères de celle des spéculateurs politiques qui mettent, sous tous les régimes le trésor en coupe réglée et que l'on trouve dans tous les gouvernements, des transfuges et des saltimbanques qui se refont une virginité à l'ombre de noms honnêtes et respectables."
    R.- J'interprète cette phrase en la comparant au reste de l'article comme s'adressant à moi.

    Plus loin, on me traite de boodler, etc. Je considère que c'est à cette phrase que commence la série des attaques libelleuses.

    J'interprète cette phrase comme une attaque malicieuse sur tout mon passé politique.

    Q.- Depuis quand êtes-vous libéral?
    R.- Je suis devenu libéral en 1891; auparavant, j'étais dans les rangs conservateurs.

    M. Tarte explique alors, sur une question de M. Cornelier, que dans le scandale McGreevy il s'agissait d'une faction du parti conservateur qui l'avait abandonné pour l'empêcher d'aller jus u'au bout dans cette affaire.

    Les mots conservateur et libéral sont peu de choses.

    Je me sens le même homme qu'avant d'avoir changé d'allégeance politique.
    Q.- Ne vous rappelez vous pas avoir dit, à St Jean: "Je suis libéral et je ne comprends pas comment je suis resté si longtemps dans les rangs conservateurs."
    R.- Je ne me rappelle pas avoir dit cela à St Jean.

    Ce que je sais, c'est que je fais partie d'un ministère libéral ayant pour chef l'hon. M. Laurier.

    _______________

    On ajourne alors l'enquête à cet après-midi.

  2. vendredi 9 octobre 1896, page 2

    L'AFFAIRE TARTE-GRENIER
    La séance d'hier après midi
    Ls "Soir" n'était pas l'organe du parti libéral
    L'affaire de la Baie des Chaleurs, des $3,000 et de Whelan

    On a continué l'enquête vers 2.30 hrs hier après midi dans l'affaire Tarte-Grenier.

    M. Cornellier a continué sa transquestion.
    Q.- Connaissez-vous personnellement que M. Grenier avait été attaché au Soir?
    R.- Il me l'a dit.
    Q.- Ne vous a-t-il pas dit qu'on lui devait de l'argent?
    R.- Je ne me rappelle pas.
    Q.- Vous saviez que la Libre Parole était publiée?
    R.- Il en apporta quelques exemplaires où il glorifiait le parti libéral et où il parlait de moi avec avantage.

    Q.- Ce qu'il vous demandait, comme chef, c'était de lui permettre de partir un journal qui pourrait vous être utile?
    R.- Il me demanda de l'argent, $200, disant qu'il voulait publier un journal pour moi, et il me dit que mon secrétaire pourrait être le rédacteur. Il en parla même à ce dernier.
    Q.- Ce nouveau journal devait combattre M. Beausoleil?
    R. Oui.

    M. Tarte dit alors que le Soir n'était pas l'organe officiel du partie libéral.

    Beaucoup d'articles de ce journal, dit-il, déplurent à M. Laurier. Je sais, cependant, que le Soir fut fondé par un groupe important de libéraux.

    M. Cornellier. - Quand M. Grenier vous a demandé de l'argent, c'était pour fonder un nouvel organe libéral?
    R.- Nullement.
    Q.- Comme question de fait, M. Tarte, avez-vous changé de parti politique?

    Objection faire à cette question et maintenue par le juge.

    M. Tarte, sur une question de M. Cornellier, raconte alors les circonstances dans lesquelles M. Grenier lui avait demandé de l'argent et lui avait envoyé une dépêche, circonstances que nous avons déjà relatées au long.

    - Au cours de votre carrière politique, avez-vous trahi vos amis politiques?
    - Jamais.
    - N'avez-vous pas été, à un moment donné l'ami de sir Hector Langevin?
    - Oui.
    - Et de feu L. A. Senécal?
    - Oui.
    - Et de Nicolas Connely?
    - Je n'ai jamais été son ami politique.
    - Et de Thomas McGreevy?
    - Oui, à un moment donné.
    - Connaissez-vous Ernest Pacaud?
    - Oui, je le connais.
    - Lorsque l'article dit que votre nom a été mêlé à des transactions scandaleuses sous chaque régime, avez-vous compris qu'il s'agissait du scandale de la Baie des Chaleurs, de l'affaire des $10,000 de Whelan et du scandale des $3,000 de Demers?
    - Je suis certain que mon nom n'a jamais été mêlé à une transaction scandaleuse.
    - Avez-vous été mêlé directement ou indirectement au scandale Pacaud des $100,000?
    - Non.
    - Qu'avez-vous à dire de l'affaire des $10,000 de Whelan?
    - Je n'ai rien eu à faire avec l'obtention des $10,000 de Whelan. Je sais que $5,000 sont passées par mes mains et plusieurs mois plus tard j'appris que cet argent venait de Whelan. J'ai distribué tout cet argent et ai payé $1,500 le jour même que je l'ai reçu.

    "En 1890, sir John Mcdonald me demanda de m'occuper de l'organisation conservatrice. M. Taillon et d'autres me chargèrent de former un fonds électoral. Un jour M. Pacaud me rencontra et me dit que M. Mercier allait mettre $140,000 dans le budget pour régler la réclamation Whelan et il me demanda ce que feraient les conservateurs en cette circonstance. Je vis M. Taillon qui me dit: "Whelan a souscrit tant d'argent contre nous que le plus tôt cela sera payé, le mieux ce sera." Et il ajouta que l'opposition ne ferait pas d'objection à ce paiement. Je lui dis alors que je serais capable d'obtenir de l'ennemi assez d'argent pour rencontrer les dépenses de la révision des listes. Je pris les $5,000 et crus avoir fait un bel exploit politique. Je ferais encore la même chose. Cependant, si j'avais su que cet argent venait de Whelan, je ne l'aurais pas accepté: mais je jure que je n'ai pas gardé un centin pour moi. Une partie de cet argent alla au comité de Montréal et Québec eut sa part. Je dois dire aussi, à l'honneur de mes amis politiques de cette époque, qu'aucun d'eux me demanda un sou de cet argent ou fut acheté."

    M. Tarte dit qu'il a une liste des personnes à qui les $5,000 furent payées.

    Il prépara pour la Minerve une lettre expliquant toute l'affaire, mais feu le sénateur Tassé lui conseilla de ne la pas publier.

    L'enquête sera reprise aujourd'hui à 10 heures.

  3. vendredi 9 octobre 1896, page 4

    LES DESSOUS DE LA POLITIQUE
    M. Tarte fait de l'histoire
    Comment il a obtenu $3,000 de M. Geo. Demers
    Ce qu'il a fait dans l'affaire McGreevy
    La vérité sur l'achat du titre du "Cultivateur"
    Avec quoi M. Tarte a vécu à Montréal Il a jeté à la mer les économies de sa femme et de sa fille

    L'histoire de l'assemblée à l'hotel Riendeau
    La souscription des employés de l'hotel de ville
    Il n'y a pas de crise dans le parti libéral
    Le ministre des Travaux Publics parle franc
    Choses vues et choses vécues

    Ce matin s'est continuée devant le juge Desnoyers l'enquête préliminaire dans l'affaire Tarte Grenier.

    Une foule encore plus considérable de politiciens, d'avocats et de curieux assiégeait la pièce spécialement réservée aux enquêtes dans le département de la cour de police.

    L'honorable ministre des Travaux Public est arrivé vers dix heures accompagné de ses avocats, MM. Greenshields, St Pierre et Dandurand.

    M. Grenier est arrivé quelques instants plus tard accompagné de son avocat, M. Cornellier.

    Dès l'ouverture de la séance, M. Cornellier demande à M. Tarte s'il pouvait fournir les noms et les montants donnés à même les $5,000 reçus de M. Pacaud.

    M. Tarte. - Je ne le désire pas. Si, cependant, la cour me l'ordonne, je le ferai.

    En autant que je suis concerné, j'ai pris la responsabilité complète de cette opération politique.

    Je déclare que je n'ai pas corrompu personne dans toute cette affaire.

    Je ne crois pas qu'il soit d'intérêt public de donner les noms de mes amis politiques d'alors qui ont été mêlés en quelque façon à cette opération.

    ______

    Les avocats de M. Tarte s'objectent fortement à cette question, comme la réponse ne peut avoir aucune portée sur le procès.

    Le juge Desnoyers dit qu'il ne croit pas qu'il soit nécessaire de produire cette liste de noms et montants.

    ______

    M. Cornellier - A qui avez-vous donné de l'argent à même les $5,000 obtenus?

    M. Greenshields dit qu'il ne croit pas que son client soit obligé de répondre à cette question.

    M. Tarte. - Je jure que je n'ai pas gardé de cet argent pour moi.
    M. Cornellier. - Vous avez reçu de M. Pacaud, un montant de $5,000, n'est-ce pas? A qui l'avez-vous donné?
    Le juge Desnoyers. - Encore une fois, je ne vois pas qu'il y ait nécessité pour M. Tarte de répondre à cette question.
    M. Cornellier. - Mais enfin, M. Tarte, l'avez-vous donné, cet argent?

    M. Greenshields s'objecte encore à cette question que le juge a déclarée inutile.

    M. Cornellier se lève et dit qu'il a le droit de poser cette question.

    "Nous sommes les accusés, dit-il, et nos adversaires sont nos accusateurs. Nous avons raconté certaines choses sur le compte d'un homme public; il nous a fait arrêter; alors qu'on nous permette de nous défendre, et puisque nous déclarons que les faits allégués sont vrais, qu'on nous permette au moins de les prouver."

    M. Cornélier.- A quoi avez-vous employé cet argent, M. Tarte?
    M. Tarte.- J'ai employé cet argent à des fins politiques.
    M. Cornellier. - M. Nantel a-t-il reçu de l'argent de vous?

    M. Greenshields s'objecte encore à cette question comme illégale et ne relevant pas de la question principale en jeu.

    Le juge décide encore en faveur des avocats de M. Tarte.

    M. Cornellier.- M. Leblanc en a-t-il reçu à même les montants?

    Le juge Desnoyers ne peut pas permettre ces questions. Il dit qu'on n'en finirait plus s'il fallait entrer dans ces détails qui d'ailleurs ne relèvent pas principalement du procès.

    M. Cornellier fait remarquer au tribunal qu'il défend l'accusé et qu'il n'est pas l'accusateur. Nous nous défendons contre M. Tarte.

    Un tel article a été publié dans le journal du défendeur, mettant devant le public tel état de choses. Nous allons spécialiser chacune des accusations portées dans l'article. Ce que nous avons dit dans cet écrit sont des faits. Nous sommes en présence d'un libelle patent, brutal, etc., contre un homme public, au service de Sa Majesté et nous prétendons que ce qui a été dit est vrai. On ne peut donc pas nous défendre de prendre les moyens de défense que nous désirons. D'ailleurs, je suis certain que le témoin lui-même est désireux de répondre.

    M. Greenshields se lève pour rappeler à M. Cornellier qu'il ait à parler pour son client et non pour le témoin actuel.

    Le juge intervient.- Il ne peut permettre la question de M. Cornellier et maintient sa première décision.

    M. Cornellier.- Voulez-vous raconter à quelle occasion il est arrivé que M. Pacaud vous a remis $5,000.
    M. Tarte.- Je l'ai déjà raconté longuement hier.
    M. Cornellier.- Ce que je désire savoir ce sont les circonstances exactes au cours desquelles cette opération s'est faite.
    M. Tarte,- Je les ai racontées hier.
    M. Cornellier.- Vous avez dit que vous aviez rencontré M. Pacaud au club Garnison ou un autre club à Québec.
    M. Tarte.- Je ne me rappelle pas à quel endroit, mais c'est certainement à Québec.
    M. Cornellier.- A quel propos est-ce arrivé que M. Pacaud vous remette de l'argent?
    M. Tarte.- Je l'ai expliqué hier.
    M. Cornellier.- Comment enfin, cette remise d'argent s'est-elle effectuée en dehors de la conversation qu'il ya eu entre vous et M. Taillon, conversation résultant de la lettre de sir John Macdonald vous chargeant de prendre la direction de l'organisation conservatrice?
    M. Tarte.- J'ai raconté hier que M. Pacaud m'avait rencontré et qu'il m'avait dit que l'hon. M. Mercier devait mettre $140,000 dans les estimés de la réclamation Whelan, et qu'il m'avait demandé quelle serait la politique conservatrice à ce sujet. Je répondis que je ne le savais psa; puis je suis allé voir le chef de l'opposition et je lui ai demandé quel vote il donnerait au sujet de la réclamation Whelan. - "Allez-vous l'opposer ou la laisser passer?" lui demandai-je. Il m'a dit: "Ma politique, vous la connaissez."

    Il me dit que Whelan avait souscrit assez d'argent contre nous, le plus tôt ce serait payé, le mieux ce serait et que l'opposition ne s'opposerait pas. "C'est votre politique", lui dis-je, "alors si c'est votre politique, je puis avoir une somme suffisante pour préparer pour votre prochaine campagne les listes électorales." C'est de cette manière que j'obtins les $5,000. Aurais-je su que cet argent venait de Whelan, je ne l'aurais jamais pris; mais je jure que je n'en ai pas gardé un sous pour moi.

    C'est dans ces conditions-là que j'ai eu cet argent.

    M. Cornellier.- Quand vous avez obtenu $5,000 de M. Pacaud, lui avez-vous dit toutes ces raisons?
    M. Tarte.- Je vous ai déjà dit tout ce que j'ai dit à Pacaud. Ma position était de ne pas faire de lutte.
    M. Cornellier.- Quand vous avez obtenu $5,000 vous lui avez dit que sa poudre était gagnée?
    M. Tarte.- Je savais que la politique de l'opposition était de ne pas faire de lutte à ce sujet.
    M. Cornellier.- Avez-vous, dans le même temps, obtenu des souscriptions dans la ville de Québec?
    M. Cornellier.- Avez-vous représenté à M. Nantel et autres amis conservateurs que vous aviez collecté de l'argent à Québec pour la préparation des listes électorales?
    M. Tarte.- Je n'ai pas dit à M. Nantel que j'avais reçu de l'argent de Pacaud. Quand nous nous sommes mis dans toute la province à préparer les listes, j'ai dit que l'argent provenait de souscriptions. S'il fallait, dans une chose comme celle-là, qu'un chef de parti dise combien il a reçu d'argent et où il a pris cet argent, on peut comprendre facilement qu'on l'étoufferait du coup.
    M. Cornellier.- Avez-vous dit à MM. Nantel, Leblanc, Duplessis, Tellier, Allard, député de Berthier, Taillon, etc., que l'argent que vous aviez porté au comité des listes électorales étaient des souscriptions privées prises dans la ville de Québec par vos entreprises personnelles?
    Je n'ai pas, d'abord, rencontré plusieurs de ces messieurs, j'en suis sûr; je n'ai donc pas pu leur dire.
    M. Cornellier.- Aviez-vous fait des souscriptions dans Québec?
    M. Tarte.- Pas à cette occasion-là.
    M. Cornellier.- Vous n'êtes pas en position de nier le fait que vous avez dit à vos amis d'alors que vous aviez fait une souscription privée pour aider à la confection des listes électorales?
    M. Tarte.- Je ne m'en souviens pas.
    M. Cornellier.- Quand vous disiez que vous donniez des fonds au comité pour travailler aux listes électorales, vous voulez dire que c'était un détachement des fonds que Pacaud vous avait remis?
    M. Tarte.-Je n'ai pas fait de détachement et je ne sais pas ce que vous voulez entendre par ce mot là.
    M. Cornellier.- Mais, enfin, quelles représentations avez-vous faites à M. Pacaud?
    M. Tarte.-Je n'ai fait aucune représentation à M Pacaud. Il m'a dit que si cet item passait devant la Chambre sans qu'il y eut opposition, il serait en demeure de me donner une somme de $5,000. M. Taillon m'a dit qu'il ne ferait pas opposition. Alors je me suis senti libre d'accepter cet argent.
    M. Cornellier.- Voulez-vous jurer que vous n'avez jamais dit à M. Taillon que moyennant sa non-opposition à la Chambre à la réclamation Whelan il aurait $5,000?
    M. Tarte.- Je le jure sans hésiter. D'ailleurs, je n'aurais jamais osé lui faire une telle proposition.
    M. Cornellier.- Avez-vous laissé entendre à M. Taillon qu'à raison de sa non-opposition, vous seriez en état de fournir de l'argent pour les listes électorales?
    M. Tarte.- Nullement.
    M. Cornellier.- Vous devez comprendre que si je vous pose une telle question c'est que je puis amener une vingtaine de députés qui pourront jurer le contraire?
    M. Tarte.- Ce n'est pas les députés qui le savent, c'est M. Taillon lui même.
    M. Cornellier.- Et si je l'amenais?
    M. Tarte.- Je ne crois pas qu'il ait assez courte mémoire pour ne pas corroborer ce que je viens de dire.
    M. Cornellier.- Avez-vous donné un reçu à M. Pacaud pour les $5,000 retirés de lui?
    M. Tarte.- Non, monsieur.
    M. Dandurand, un des avocats de M. Tarte, s'objecte au mot retirés et trouve que l'expression n'est pas nette.
    M. Cornellier lui répond que le terme est aussi net que son objection. (Hilarité générale.)
    M. Cornellier.- Vous n'avez donc pas expliqué à M. Pacaud pourquoi il vous donnait $5,000?
    M. Tarte.- J'ai déjà tout raconté cela.
    M. Cornellier.- Combien avez-vous donné au parti conservateur sur ce montant de $5,000?
    M. Tarte.- J'ai déjà répondu à cette question-là.
    M. Cornellier.- Donnez donc les noms des personnes à qui vous avez donné de l'argent?
    Le juge Desnoyers.- J'ai déjà décidé que cette question n'était pas légale.
    M. Cornellier.- Avez-vous, M. Tarte, donné de l'argent à M. Nantel?
    Le juge Desnoyers s'objecte encore à cette question, suivant ses premières décisions qui ont été données.

    ____

    M. Cornellier prend alors un exemplaire de la Libre-Parole, celui publiant l'article libelleux attaquant le ministre des Travaux Publics, et interroge M. Tarte sur les termes particuliers dont il se plaint.

    M. Cornellier.- Vous vous plaignez, sans doute, M. Tarte, du paragraphe qui se lit comme suit: "Pour exposer comme il convient le caractère de cet homme, il n'est pas nécessaire de remonter à ses débuts politiques entachés de duplicité, d'extorsion, de chantage et de pillage."
    M. Tarte.- Oui, monsieur.
    M. Cornellier (lisant).- "Ses instincts le poussaient vers le parti conservateur..." Vous vous plaignez de cela sans doute, aussi?
    M. Tarte.- Je me plains de tout l'article.
    M. Cornellier.- "... et ses hautes aptitudes dans tous les genres lui avaient donné dans ce milieu une importance qu'il sut mettre à profit pour vivre d'abord, pour préparer ensuite sa trahison." C'est bien là une des accusations capitales?
    M. Tarte.- Je me suis plains de cette partie-là.
    M. Cornellier.- Vous avez été au début de votre carrière l'élève de M. Louis Archambault?
    M. Tarte.- J'ai été son associé seulement.
    M. Cornellier.- Ce M. Archambault, c'est lui qui a fait les luttes Archambault et Pétin?
    M. Tarte.- Cela s'était passé bien avant.
    - De 1871 à 1881, quels journaux avez-vous rédigés?
    - J'ai écrit dans la Minerve, dans la Gazette de Joliette, ensuite j'ai fondé les Laurentides. De là, je suis allé à Québec où j'ai pris la direction du Canadien, alors la propriété de M. Blumhart.
    - De 1871 à 1881, vous avez été journaliste conservateur?
    - J'étais un journaliste conversateur.
    - Vous avez été député conservateur?
    - Oui, j'ai été député conservateur de 1871 à 1881.
    Définissez ce qu'il y a d'injurieux pour vous dans "ses instincts le poussaient vers le parti conservateur et ses aptitudes dans tous les genres lui avaient donné dans ce milieu une importance qu'il sut mettre à profit pour vivre d'abord, pour préparer ensuite sa trahison"? (Texte d'un paragraphe de l'article de Libre Parole).
    - On m'accuse de trahison, ce qui est une infamie. Quant à mes instincts, ils m'ont poussé à faire mon devoir. J'ai appartenu au parti conservateur; je n'y ai rien fait pour vivre malhonnêtement et je n'ai trahi personne.
    - "Quand il eut soutiré aux conservateurs tout l'argent qu'il était possible d'extirper à ses chefs peu scrupuleux; lorsque son avidité insatiable eut fatigué jusqu'au plus généreux, lorsqu'il vit la source de ses revenus se tarir, il prépara de longue main sa volte-face, etc." Qu'avez-vous à dire à cela? Est-ce vrai&
    - Je n'ai jamais soutiré d'argent aux chefs conservateurs. J'ai plus donné que reçu; je n'ai pas vu tarir la source de mes revenus et je n'ai pas préparé de volte-face.
    - En 1879, combien avez-vous reçu des conservateurs pour ressusciter le Canadien?
    - Je n'étais pas propriétaire du Canadien en 1879. J'ai cessé d'en être le propriétaire en 1877. Je n'ai donc pas reçu un dollar es conservateurs pour le ressusciter.

    L'AFFAIRE McGREEVY

    Il prépara de longue main sa volte-face en mettant de côté les papiers de l'affaire McGreevy, papiers qui devaient lui faciliter son entrée dans le parti libéral. Qu'avez-vous à dire à cela?
    - L'affaire McGreevy a duré près de 3 années. Elle a commencé par une série d'articles dans le Canadien, elle s'est développée devant les tribunaux et finalement devant les Chambres.
    - Quand vous avez commencé les dénonciations contre McGreevy aviez-vous tous les papiers en mains?
    - Je n'avais certainement pas tout ce qui m'est venu en mains plus tard. Je croyais avoir assez en mains pour écrire les articles que j'ai écrit à cette époque.
    - Aviez-vous assez de documents pour porter des accusations en parlement?
    - Oui, je le crois.
    - Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
    - Parce que je n'étais pas député. Mais vous savez que je me suis fait élire pour aller porter mes accusations devant le parlement.
    -N'est-il pas à votre connaissance qu'en 1888 MM. Casgrain, Nantel et moi sommes allés à votre résidence à Valcartier, que vous nous avez déclaré que vous aviez découvert toute la canaillerie avec laquelle McGreevy et autres avaient abusé du parti conservateur à Québec?
    - Je ne sais pas ce que vous êtes venu espionner chez moi, mais en 1888 je ne savais rien de l'affaire McGreevy.

    Je n'ai su quelque chose de l'affaire que lorsque Robert McGreevy et Owen Murphy se sont chicanés et sont venus me raconter leur affaire. C'est Owen Murphy qui avait presque tous les documents et qui me les a fournis.
    - Où sont ces documents?
    - Ces documents, après l'enquête de 1891, furent transférés à Québec pour un procès criminel et les messieurs Connolly en ont repris possession pour des procédés légaux.
    -Qui a livré des documents au Globe?
    - Ce n'est pas moi et j'ignore qui les a livrés.

    M. Cornellier revenant à l'affaire Whelan, M. Tarte lui répond:
    - Je n'ai jamais pris part aux opérations de Pacaud. En 1891, Chs Langelier me demanda d'endosser un billet de $2,000. Je ne touchai pas un sou de l'argent de l'escompte de ce billet et comme M. Langelier était alors ministre provincial, je ne me suis pas occupé du payement.

    Quant aux $3,000 de M. G. Demers, voici toute l'affaire.

    Durant l'enquête McGreevy, mes ressources et mon crédit étant épuisés, je demandai à Charles Langelier de me donner des travaux d'impressions. M. Langelier me donna un ordre d'imprimer des statistiques municipales, je pris cet ordre d'impression, j'y accolai mon billet personnel, et mon fils, je crois, alla trouver M. Demers. Ma position financière devint plus tard embarrassée et je ne pus payer ce billet.

    M. Demers me mit en faillite.

    A même l'argent de mes terres, il s'est payé de moitié. Si Dieu me prête vie, je lui paierai la différence.

    La crise de 1891-92 étant survenue, je n'ai pu exécuter ce contrat.

    Voici toute cette histoire avec laquelle on a voulu salir mon nom.

    M. Demers est resté l'un de mes amis politiques et personnels.

    On m'a accusé d'avoir volé cet argent, ce qui est une affreuse calomnie.

    M. Tarte a t il été trouver M. Laurier en homme pour lui exposer sa découverte, lui livrer ses documents, etc. Vous plaignez-vous de ça.

    Je me plains de ce que votre client veut me faire passer pour un malhonnête homme. Voici ce que j'ai fait. Je suis allé trouver sir John, sir A. P. Caron et leur ai montré ces documents.J'ai demandé à sir John ce qu'il allait faire et il m'a demandé quelques jours pour répondre. J'allai le voir alors et il me dit qu'il avait reçu de McGreevy et de Langevin l'assurance de leur innocence et qu'il ne pouvait rien faire. Je lui ai réponduque je prendrais les moyens d'appeler l'opinion du pays et, en faisant cela, j'étais appuyé par la masse du parti conservateur à Québec, au moins. Quand j'ai porté l'accusation contre eux j'étais appuyé par des chefs conservateurs. Voous seriez surpris de voir où a été rédigée la motion.

    En effet, n'était-il donc pas le complice des accusés, n'a-t-il pas pendant des années reçu d'eux des fonds dont il connaissait la provenance et qu'il manipulait sans trouver alors qu'ils sentissent mauvais? Qu'avez-vous à dire à cela?

    - C'est une odieuse calomnie. Je n'ai jamais été le complice des McGreevy et Connolly dans leurs opérations.

    - Avez-vous été trésorier du parti conservateur à Québec?
    - J'ai été trésorier du parti conservateur en 1886 avec l'hon, M. Ross et M. Elisée Beaudet, et j'ai toujours eu à faire dans l'organisation du parti conservateur jusqu'à ce que j'en sois séparé. C'est M. Beaudet qui était dépositaire du fonds électoral auquel j'avais largement souscrit.
    - Les fonds d'élection venaient sans doute de sir A. P., de sir Hector et de M. McGreevy, n'est-ce pas?
    - Les sources d'où j'ai reçu de l'argent sont nombreuses. A cette époque-là, à ma connaissance, les Connoly n'apportaient rien au fonds d'élection. L'argent venait de certaines compagnies de chemin de fer et de navigation et de certains particuliers qui avaient à coeur l'intérêt du parti.

    Je n'ai jamais connu que l'argent que nous avions était de l'argent volé ou mal acquis. Je n'ai pris part à aucune souscription déshonnête.

    Et pendant cette campagne que nous payons aujourd'hui si cher, qui donc faisait vivre M. Tarte, qui prétend que le parti libéral n'existerait pas aujourd'hui sans lui?

    COMMENT M. TARTE A VÉCU A MONTRÉAL

    M. Tarte interrompt M. Cornellier qui lisait l'article et répond:
    - Vous voulez savoir de quoi j'ai vécu. Ecoutez bien. J'étais député et mon indemnité m'a aidé à vivre. J'ai engagé mes polices d'assurance. J'étais entré dans cette lutte avec la détermination de gagner. Ma femme et ma fille avaient fait quelques économies en des jours meilleurs et j'ai tout jeté à la mer. J'ai porté ma pauvreté avec assez d'orgueuil.

    Le paragraphe, dont vous parlez, est une infamie, un outrage parce qu'il indique clairement que j'ai vécu de l'argent mal acquis du parti libéral. On me reproche par exemple d'avoir dérobé, détourné une somme de $1,000 qui auraient été souscrits par le président de la Cie du Canadien pour racheter le titre du Cultivateur à mes fils est une calomnie et une fausseté. J'étais candidat à L'Islet à la demande de M. Laurier. M. Tourville m'envoya un chèque de $1,000 par un ami.

    Dans le même temps, M. Shaughnessy, du C P R, qui a toujours été mon ami, ayant appris ma ruine, me tendit la main. Je refusai d'accepter quoi que ce soit. Mais je lui demandai d'avancer $3,000 à mes fils payables en contrats d'impression. Et M. Shaughnessy consentit. Ce montant est partiellement remboursé et mes fils remboursent tous les jours du mieux qu'ils peuvent. J'avais le chèque Tourville qui était à moi et mes fils s'en servirent pour payer le titre du Canadien et je pris l'argent de M. Shaughnessy pour mon élection.

    Quant à la souscription qui s'est faite au Riendeau, je dois dire que le parti libéral n'avait pas de fonds. Après mon élection, M. Laurier me demanda de prendre l'organisation du parti dans toute la province et même en dehors.

    Je ne devais pas faire autre chose que de l'organisation et on devait me payer $1,000 par année. Cela fut décidé à une réunion des chefs libéraux au St Laurence Hall. De 1893 à 1896, je n'ai pas reçu $1,000.

    C'est pour faire suite à cette organisation que M. Laurier convoqua un jour une assemblée au Riendeau. On décida de prélever une souscription de $25 par tête sur un certain nombre de libéraux. M. Cochrane fut nommé trésorier. On préleva ainsi $3,000 à $3,500. De 1893 à 1896, je n'ai pas reçu mille dollars pour mes frais de voyage. Cet argent a servi à la préparation des listes électorales.

    Quant à la souscription des employés de l'hôtgel de ville, l'accusation portée contre moi est une infamie. Voici ce qui een est:

    Durant l'élection de M. Geoffrion, à Verchères, en 1895, les employés de l'hôtel de ville m'ont envoyé $35 ete je n'en ai pas gardé un sous. Je les ai employés pour l'élection de M. Geoffrion. Je ne leur avais pas demandé un sous.

    - On parle de crise à Ottawa dans l'article de la Libre Parole. Qu'en pensez-vous?
    - Il n'y a pas de crise dans le parti libéral, et contrairement à ce que dit l'article, je ne veux pas tout tout, absolument tout.

    M. Cornelier pose quelques questions à M. Tarte au sujet d'un article de M. Beaugrand dans la Patrie, puis l'audience est ajournée.

  4. samedi 10 octobre 1896, page 2

    L'AFFAIRE TARTE-GRENIER
    LA SEANCE D'HIER APRES-MIDI
    Les soumissions pour les contrats publics
    L'incident Petit
    La fin de l'enquête
    Avec quoi M. Tarte a vécu à Montréal On ajourne à vendredi

    A deux heures et demie de l'après-midi, l'enquête dans l'affaire Tarte-Grenier s'est continuée.

    A la demande de M. Cornellier, M. Tarte produit l'original de la lettre signée par M. Petit concernant les contrats de charbons et envoyée à MM. Labrecque, Cousineau et Cie, laquelle lettre nous avons déjà publiée à plusieurs reprises et qui se termine en disant: "Les affaires sont les affaires, comme vous le savez."

    A vous respectueusement,
    (signé) J. F. E. Petit
    Candidat libéral dans Terrebonne.

    M. Cornellier.- Avez-vous des objections à produire cette lettre.
    R.- Au contraire.
    Q.- Par l'entremise de qui avez-vous eu cette lettre?
    R.- La lettre m'a été envoyée a Ottawa par mon fils, M. Louis Joseph Tarte. Bien que ce dernier me demandait de la lui renvoyer immédiatement, je la gardai croyant être d'intérêt public de le faire.

    La défense produisit alors une lettre de ce genre signée par M. Petit et adressée à M. Evans Bros., de Montréal. M. Tarte reconnut la signature de cette dernière lettre comme étant celle de M. Petit.

    Après avoir comparé les deux lettres produites comme exhibits avec l'article publié dans la Libre Parole, M. Tarte déclare que la seule différence matérielle était la signature à la lettre et que les mots "charbon" et "St Jérôme" avaient été omis.

    Mais l'article tel que publié, dit M. Tarte, insinue qu'il y a eu du boodlage dans mon département, et l'auteur avait l'intention évidente de faire croire qu'avec mon consentement et ma connaissance, il se commettait des vols et du boodlage dans le département des Travaux Publics, lequel département j'ai l'honneur d'administrer.

    Les deux lettres de M. Petit ont été écrites à la réception de la lettre suivante, reçue du secrétaire de mon département:

    DÉPARTEMENT DES TRAVAUX PUBLICS
    Ottawa, 28 août 1896.

    Monsieur,

    En réponse à un avis demandant des soumissions pour la fourniture de charbon pour les édifices publics du Dominion, deux soumissions ont été reçues pour la fourniture du charbon pour la bâtisse publique de St Jérôme. Ce sont MM. Ewans Bros et Labrecque, Cousineau & Cie. Le prix demandé par ces soumissionnaires étant le même, je suis chargé de vous prier de vouloir bien me dire à qui vous voudriez que ce contrat pour la fourniture du charbon en question soit accordé.

    (Signé) E. F. E. Roy,
    Secrétaire.

    Je dois dire, a continué M. Tarte, que je ne connaissais rien de cette lettre avant qu'elle ne soit expédiée.

    Les employés de mon département en ouvrant les soumissions pour le charbon, trouvèrent qu'en certains cas il y avait des soumissions pour le même prix.

    Le principe que je suivrai invariablement tant que je demeurerai ministre de la Couronne, c'est que le plus bas soumissionnaire, même si, dans certains cas, il ne soit plus bas que d'un sou, qu'il ait le contrat.

    Quand mes employés m'avertirent qu'il y avait plusieurs soumissions pour les mêmes prix, je demandai à mon député qu'elle était la coutume en telles circonstances. M. Gobeil me répondit qu'il avait toujours la coutume de donner au député ministériel de la Chambre ou au condidat ministériel battu du comté où devait s'exécuter le contrat de choisir entre les deux soumissionnaires. Je crois que cette coutume était logique et je demandai à M. Gobeil d'agir dans ce sens.

    "On ne m'a pas dit les détails de ces soumissions, continua M. Tarte, mais j'ai depuis entendu dire qu'un certain nombre de lettres furent envoyées à quelques députés du parlement et aux candidats défaits."

    Interrogé si M. Petit aurait été capable d'écrire les lettres qu'il avait écrites si on ne lui avait pas envoyé cette lettre d'Ottawa, M. Tarte répondit dans la négative, mais il ajouta: "Les meilleures intentions et les meilleurs systèmes peuvent être abusés et déjoués par ceux qui vedulent faire le mal.

    "Malheureusement, M. Petit a discrédité à mes yeux, la procédure suivi jusqu'alors et je ne recourerai jamais plus à ce système."

    M. Cornellier.- N'était-il pas du devoir d'un journaliste de dénoncer un système que vous admettez être mauvais?
    R.- M. Grenier avait parfaitement le droit de condamner le système, mais il n'avait pas le droit de me diffamer en publiant la lettre de Petit sans signature aucune, tout en disant que cette lettre émanait de mon département et me montrant comme complice dans un attentat pour vendre un contrat public.
    Q.- Avez-vous eu quelque entrevue avec M. Petit avant que la lettre de votre département soit écrite ou après?
    R,- Aucune.
    Q.- Comment êtes vous parvenu à avoir en votre possession la lettre de Petit adressée à Labrecque, Cousineau & Cie?
    R.- Quand cette maison reçut cette lettre, on la transmit à mon fils qui me l'envoya.
    Q.- Avez-vous fait quelque chose sur réception de cette lettre?
    R.- Je la soumis sans délai à mes collègues.
    Q.- Y a-t-il quelque chose de fait?
    R.- Le ministre de la justice a la cause en main.
    Q.- Vous jurez que vous n'avez pas eu d'entrevue avec M. Petit?
    R.- J'ai déjà dit que non; mais j'ai reçu une lettre de lui. Elle se lit comme suit:

    (Privée)

    "A l'honorable M. J. I. Tarte, Ottawa
    Honorable Monsieur,

    "A mon arrivée du Nord, où j'étais allé en excursion pour affaires concernant la contestation de Terrebonne, j'ai trouvé le monde excité au sujet de la fameuse malencontreuse lettre. Je comprends que cette lettre est inopportune et je regrette infiniment les désagréments qu'elle vous cause. Il est de mon devoir de vous expliquer les circonstances dans lesquelles elle a été écrite et vous jugerez.

    "Aussitôt que j'eus reçu la lettre du département concernant le contrat de charbon pour St Jérôme, je me suis informé auprès des amis de St Jérôme pour savoir à qui je devais faire donner le contrat. Tous les amis et entre autres l'honorable W. Prévost, le Dr J. E. Prévost et les deux docteurs Fournier m'ont dit qu'ils ne connaissaient pas ces messieurs et de faire comme bon me semblerait. Je suis ddonc allé à Montréal, le 1er septembre, spécialement pour savoir à quoi m'en tgenir. J'ai téléphoné à MM Labrecque, Cousineau et Cie. On m'a répondu que les patrons n'étaient pas là. Là-dessus, je me suis informé et j'ai dit que j'étais venu à Montréal spécialement pour les voir au sujet d'une affaire qui les intéressait et que je n'entendais pas avoir fait les dépenses du voyage à Montréal sans être remboursé. Je crois leur avoir dit que j'écrirais, ce que j'ai fait le lendemain, si je ne me trompe. Dans ma lettre, je n'ai pas fait allusion à mon message téléphonique du 1er septembre, et c'est là le malheur.

    "J'ai fait la même chose pour l'autre maison et ayant reçu la même réponse, j'ai agi pareillement. Voilà les faits que je puis affirmer sous serment lorsque vous voudrez. D'ailleurs, pensez-vous qu'un homme qui a fait les sacrifices que j'ai faits s'exposerait de la sorte pour une si piètre chose qu'une commission sur la vente de trente-cinq tonnes de charbon. Un moment de réflexion devra vous convaincre que je n'ai pas perdu le sentiment de l'honneur, ce beaucoup moins que vos détracteurs. Maintenant veuillez me dire ce que j'ai à faire et quand.

    "Bien à vous,
    "(Signé) P. F. E. Petit,
    "St Jérôme, 25 septembre 1896."

    M. Tarte ajoute qu'il n'a pas répondu à cette lettre.
    - A la suggestion et sous la dictée de qui a été écrite la lettre envoyée par M. Roy?
    - Ce doit être d'après l'ordre du député-ministre.
    - Quel est l'agent des travaux publics à Montréal?
    - Il n'y a pas d'agent. Tous les travaux sont sous le contrôle immédiat de l'architecte en chef et du sous-ministre.
    - Pourquoi leur avez-vous enlevé ce contrôle?
    - Je ne leur ai pas enlevé. J'ai agi suivant un usage établi.
    - A qui avez-vous accordé le contrat?
    - Il n'y a pas eu de contrat d'accordé; j'ai tout arrêté dès que j'ai su ce qui se passait. D'ailleurs les soumissionnaires n'auraient pas consenti au contrat, le prix du charbon ayant subi une hausse.
    - Saviez-vous que MM. Evans Bros et Labrecque, Cousineau & Cie appartenaient à la même maison de commerce?
    - Je n'en sais rien.
    - Avez-vous pris aucune procédure, soit vis-à-vis d'Evans Bros, soit vis-à-vis de Labrecque, Cousineau & Cie pour amener M. Petit devant la justice?
    - Cela ne regarde pas mon département. Je crois savoir que le département de la justice a étudié la cause.
    - Y a-t-il eu détermination à ce sujet par le gouvernement?
    - Pas à ma connaissance.
    - Trouvez-vous qu'on a tiré, dans l'article, des conséquences exagérées de la correspondance échangée?
    - Ce qui précède et ce qui suit la lettre, les commentaires, réflexions et autres choses qui y sont joints, ont dû faire croire à un grand nombre de personnes que j'ai agi malhonnêtement dans cette affaire.
    - Au point de vue de l'article, il est dit, n'est-ce pas, que cette lettre avait été invitée par celle du département?
    - Non.
    - Croyez-vous que si M. Petit n'avait pas reçu la lettre de M. Roy, il aurait écrit la sienne?
    - Certainement il ne l'aurait pas écrite.
    - Considérez-vous que la lettre de M. Petit était une offre de vente?>BR> - Oui.
    - Alors vous admettez que la lettre du département était une invitation à celle de M. Petit, puisque vous dites que sans celle-là, M. Petit n'aurait pas écrit la somme? [sienne?]
    - Pas du tout.
    - Vous êtes solidaire de ce qui se fait dans votre département?
    - Pas des actes de M. Pettit.
    - Mais des actes de votre département qui les provoquent?
    - La lettre de mon département était une lettre honnête et n'a pas la portée que vous lui attribuez.
    - Je voudrais savoir si vous avez connu ce qu'on entendait dans le public par la "barrière à Pacaud"?
    - Je n'ai rien connu de tel.
    - Vous avez été journaliste?
    - Je le suis encore.
    - Vous avez souvent écrit au point de vue du parti?
    - J'ai souvent écrit à mon point de vue propre.
    - Et au point de vue du parti?
    - Oui.
    - Vous trouvez-vous justifiable de poursuivre un journaliste qui agit de même?
    - Je me trouve justifiable de faire ce que je fais.
    - Et vous condamnez l'article en question?
    - Oui, je trouve condamnable de faire croire qu'il y a boodlage dans mon département et que j'y ai participé.
    - Vous connaissez bien Honoré Beaugrand, directeur-propriétaire de la Patrie?
    - Oui.
    - Vous connaissez aussi Calixte LeBeuf, L.P. Brodeur, député de Rouville, et Marc Sauvalle?
    - Oui.
    - Ce sont des libéraux?
    - Pour ce qui est du dernier je n'en sais rien. Les autres sont des libéraux.
    - Vous maintenez ce que vous avez dit dans votre dénonciation, à savoir que l'accusé a écrit son article parce que vous avez refusé de lui donner de l'argent?
    - Je répète que je ne puis en venir à une autre conclusion.
    - Il ne vous a pas menacé?
    - Oui. Il m'a regardé de l'air d'une homme à qui il faut de l'argent.
    - Et vous croyez que si vous lui aviez donné $200 Grenier n'aurait rien fait de tel?
    - Evidemment il aurait fait autre chose. Dans le 1er numéro de son journal il me comble d'éloges, moi et le parti libéral dont il me proclame l'un des chefs. Deux jours après notre dernière entrevue il publiait l'article infâmant dont je me plains.

    L'interrogatoire de M. Tarte est déclaré clos.

    M. Gonzalve Désaulniers est alors appelé et jure que le journal la Libre Parole est publié et répandu par milliers spécialement dans le district de Montréal. M. W. A. Grenier en est le directeur.

    M. Chs. Doucet lit l'acte d'enregistrement de la Libre Parole par M. W. A. Grenier.

    La révision des témoignages et la clôture de l'enquête sont renvoyées à vendredi prochain.

  5. vendredi 16 octobre 1896, page 4

    L'AFFAIRE TARTE-GRENIER
    Le procès commencé cet après-midi

    Cet après-midi, à deux heures et demie, est commencé le procès dans l'affaire Tarte Grenier devant la Cour de Police.

    On sait que l'enquête préliminaire s'est terminé vendredi dernier.

    La salle d'audience est remplie de curieux et ce procès sera très intéressant. A demain pour les détails.

  6. samedi 17 octobre 1896, page 8

    L'AFFAIRE TARTE-GRENIER
    L'accusé envoyé en Cour Criminelle

    Le juge Desnoyers a rendu sa décision, ce matin, sur l'enquête préliminaire dans l'affaire Tarte Grenier.

    L'accusé Grenier a été condamné à subir son procès aux prochaines assises criminelles.

    M. Pauzé et M. L. J. François ont renouvelé leur cautionnement en faveur de l'accusé.



Jacques Beaulieu
jacqbeau@canardscanins.ca
Révisé le 3 avril 2018
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