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Conférence sur le Contrat social de Rousseau (1899

Louis Émery Beaulieu

 

LE CONTRAT SOCIAL

Conférence donnée à l'Union Catholique le 5 mars 1899

par

L. Émery Beaulieu

publiée en deux tranches dans «Le Monde illustré»:
(La première tranche fut publiée samedi, 18 mars 1899.)

Chaque époque a ses combats, chaque siècle a son mot d'ordre, et le XIXe siècle n'échappe pas à la loi universelle. Il ne s'agit plus, pour nous, de défendre la chrétienté contre le fanatisme sanguinaire des Sarrazins; nous n'avons pas à délivrer le saint Sépulcre aux cris de: Dieu le veut! et les guerres de religion elles-mêmes ne sont plus qu'un fait d'un passé déjà lointain. Pourtant, tous les hommes politiques s'accordent à dire que nous traversons une crise épouvantable. Une vague dévastatrice sape les fondements de la société contemporaine; les digues qu'on lui oppose, elles les renverse, et, rugissant et grossissant toujours, elle poursuit son immense travail de nivellement en engloutissant tous les sommets: c'est la Révolution. «Étouffons la Révolution,» crie-t-on de toutes parts. Et les gouvernements passent des lois préservatives, et les gouvernements s'entourent de puissantes armées, se bâtissent des flottes formidables, et la Révolution grandit toujours. Chaque jour, anarchistes, socialistes, radicaux, deviennent plus nombreux, plus forts, plus audacieux. Sans doute, de tout temps il y eut des perturbateurs de l'ordre public; mais tandis qu'autrefois l'on se contentait de détrôner un roi pour en couronner un autre, ou tout au plus de changer la forme monarchique d'un gouvernement en la forme républicaine; aujourd'hui, l'on poursuit ouvertement, on professe comme un principe la suprématie de la multitude, c'est-à-dire l'abolition de toute autorité.

Quelle est donc la source de ce principe néfaste qui a déjà semé tant de ruines dans la société? Je n'hésite pas à le dire, messieurs, c'est le Contat social de J.-J. Rousseau!

Oui, J.-J. Rousseau doit être regardé comme le premier auteur de nos calamités sociales!

«Les grands hommes ont toujours un petit grain de folie,» dit un vieil adage; mais si l'on pouvait dire avec non moins de raison que «les grands fous ont quelquefois un petit grain de génie,» on condenserait assez bien, je crois, toute la vie de J.-J. Rousseau. En effet, quand on voit un homme dont l'éducation première s'est bornée à lire les romans de la Calprenède, de Richardson et quelques auteurs latins, en arriver, par ses seuls talents naturels, à se bâtir une renommée qui faisait trembler Voltaire pour sa propre gloire, on est tenté de s'écrier: «C'est un génie!» Mais quand on voit ce même homme passer sa vie à se contredire, employer toutes les ressources de sa logique pour se démontrer clairement à lui-même qu'il manque absolument de logique; surtout quand cet homme a pu écrire sérieusement le Contrat social, on ne peut s'empêcher de dire: «Décidément, c'est un fou!»

Mais qu'est-ce donc enfin que le Contrat social? C'est ce que nous allons nous efforcer d'étudier brièvement, en examinant d'abord les contradictions du Contrat en lui-même; et, en second lieu, les conséquences aussi funestes qu'absurdes qui en découlent naturellement.

Au commencement, dit l'Écriture Sainte, Dieu créa l'homme à son image et à sa ressemblance. Il enrichit son intelligence de connaissances variées et profondes, orna son coeur des plus nobles qualités et lui conféra le suprême domaine sur tous les autres animaux. Au commencement, dit Rousseau, l'homme était un animal sauvage, ennemi de toute société, même de la société conjugale, se nourissant de glands, et apprenant des animaux à exprimer les différentes affections de son âme, par des cris et des gémissements.

«En considérant l'homme tel qu'il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous; je le vois se rassassiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits.»

Privé de raison, l'homme possédait néanmoins l'inestimable trésor de la liberté: «La distinction spécifique de l'homme, dit Rousseau, n'est pas tant l'entendement que sa qualité d'agent libre.»

En un mot, l'homme était une bête libre, l'homme était doué de la liberté sans connaître la liberté, l'homme pouvait choisir entre le bien et le mal, sans savoir ce qu'était le bien, sans savoir ce qu'était le mal.

Et pourtant, l'homme se lassa d'un si parfait état. Un jour, jour néfaste selon Rousseau, il voulut se former en société. Qui donc avait pu lui inculquer l'idée de la société? Quel motif le poussait à préférer les bienfaits de la vie sociale qu'il ne connaissait pas, aux douceurs de sa glorieuse indépendance? Vit-on jamais une tribu d'Iroquois jeter là carquois et flèches, pour cultiver la terre et se bâtir des villes? Et de nos jours, quel attrait la civilisation américaine exerce-t-elle sur les sauvages que la grande république renferme dans son sein? L'Indien, dit J. de Maistre, n'a emprunté à l'homme civilisé que l'arme à feu pour tuer les visages pâles, et l'eau-de-vie pour se tuer lui-même. Mais les sauvages primitifs n'étaient pas des sauvages ordinaires, et plus ils y pensaient, plus ils se pénétraient de la nécessité d'une société.

Alors, poursuit Rousseau, tous les hommes se réunirent dans une vaste plaine. Je dis tous les hommes, car un seul absent aurait suffit pour annuler le contrat, selon cette parole de Rousseau lui-même: «La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention, et suppose, au moins une fois, l'unanimité.» Ici, une question se présente tout naturellement à notre esprit. Comment tous les hommes ont-ils pu se trouver réunis, en même temps, dans un même lieu? Car enfin, ne vivant pas en société, ils devaient être disséminés sur une étendue de terrain plus ou moins considérable. Envoya-t-on des hérauts, qui convoquèrent le peuple pour un jour déterminé? Mais des hérauts supposent un supérieur, et il n'y avait pas de supérieur. Assurément, l'on ne peut invoquer un penchant naturel, une inclinaison instinctive, car alors la société serait naturelle à l'homme, et à quoi bon un contrat social? Sans compter que dans ces temps barbares, l'on ne connaissait ni le télégraphe, ni le téléphone, et les machines à vapeur elles-mêmes n'étaient pas encore inventées.

Enfin, l'essentiel, c'est qu'ils se réunirent, et les délibérations commencèrent. Vous représentez-vous, messieurs, ces États-Généraux du genre humain discutant de la plus grave question qui se soit jamais dressée face à l'intelligence de l'homme; voyez-vous ces hommes délibérer, non pour modifier une constitution déjà existante, non pour déterminer quelle forme de gouvernement il est préférable d'adopter: leur tâche est beaucoup plus difficile! Ils doivent, en ce jour solemnel, ajouter un nouvel élément à la nature humaine; ils doivent statuer et décréter que désormais les hommes vivront en société, et que, dans chaque société, il y aura une personne physique ou morale, investie du pouvoir suprême. Et pourtant, ces hommes n'ont jamais eu d'autres institutions que les animaux, et discutent et délibèrent! Mais qu'est- ce donc qu'une délibération sans raisonnement? Comemnt ont-ils pu se communiquer leurs impressions intérieures? Par des signes? Encore ces signes, pour être compris, auraient-ils dû être conventionnels, et ces hommes ne s'étaient jamais vus. Par des mots? Mais les mots ne sont-ils pas l'impression des idées, et quelle idée peut germer dans un crâne sans cervelle?

Et que J.-J. Rousseau ne vienne pas nous dire qu'à l'époque du Contrat social les hommes s'étaient débarrassés de la tutelle des bêtes et qu'ils s'étaient créé un language; car nous lui répondrions que chaque homme, vivant isolé, il y aurait eu autant de dialectes que d'individus, et son faux fuyant ne peut servir qu'à hâter de plusieurs siècles la confusion des langues.

N'empêche qu'après de laborieux efforts, nos ancêtres accouchèrent d'un contrat qui n'est pas mal du tout... pour des sauvages.

En voici la teneur telle que l'a traduite J.-J. Rousseau:


Art. I. - Nul homme ne peut être engagé dans la société, ni soumis légitimement au pouvoir politique, que par sa propre volonté;
Art. II. - Tous forment avec chacun un pacte par lequel ils livrent sans réserve leur personne et tous leurs droits au corps politique qui résulte de l'association de tous;
Art. III. - Ce corps ou l'administration qui le représente et le dirige, peut disposer de tout à son gré; car son pouvoir provenant de la volonté de tous, est illimité;
Art. IV. - Ce pacte social peut être dissous par le peuple, non seulement lorsqu'il a été violé, mais encore par son pur caprice.

Ai-je bien lu, Messieurs? Peut-on concevoir un précis plus complet d'absurdités et de contradictions? D'un côté, le citoyen sacrifie tous ces droits, et ne devient qu'un pur instrument passif; de l'autre côté, il ne perd aucun de ses droits, mais semble plutôt en avoir acquis un nouveau: celui de déposer à volonté le prince qu'il a fabriqué. D'un côté, le citoyen ne connaît pas d'autre frein que son bon vouloir: il peut transgresser toutes les lois, mépriser tous les devoirs et peut, pour se distraire, exciter autant de sédition qu'il lui plaira; de l'autre côté, l'administration a la haute main sur toutes les actions des citoyens; pas un mot, pas un geste, pas une pensée, qui ne soit sous le contrôle du prince; et les consciences elles-mêmes doivent être moulées à l'effigie de l'État. D'un côté, la licence et l'anarchie; de l'autre un despotisme si effrayant, qu'il détruit les premiers principes de la moralité! Car qui peut défendre la morale contre les attaques d'un pouvoir illimité?

Que sont les lois éternelles, naturelles et divines, devant un décret d'une puissance sans bornes. Droits et devoirs, relations esentielles entre Dieu et l'homme, entre l'homme et ses semblables, liberté civile, liberté personnelle, tout s'ébranle, tout croule, tout s'effondre. Seul l'État reste debout; et Dieu lui-même, si Rousseau daigne admettre son existence, doit se courber devant la puissance civile. Aujourd'hui, vous êtes possesseur de grands biens; demain on statuera que la propriété c'est le vol; aujourd'hui, le père commande et le fils obéit; demain le père devra s'incliner devant les ordres de son fils; l'État le veut ainsi. Aujourd'hui on honore la vertu et on punit le vice. L'homme intègre peut marcher le front haut; le cityen zélé reçoit sa récompense dans les louanges de ses concitoyens, on estime la fidélité conjugale, on vante la pureté, on exalte le courage: tandis que dans les bagnes s'engouffrent s'engouffrent les bandits, et la guillotine décapite les meurtiers. Vienne un décret de l'État, et les assassins deviennent juges, les prisons se peuplent d'honnêtes gens, et les places publiques regorgent de brigands; vienne un décret du peuple, et le vice sera acclamé, la polyandrie sera licite, l'adultère deviendra une vertu et la prostituée recevra de l'encens. Le bien et le mal, le mérite et le démérite, tout change au caprice de l'État.

Tout vient de l'État et retourne à l'État. L'État peut établir une religion, et tout citoyen, dit Rousseau, est tenu de la pratiquer sous peine de mort. L'État sauve et l'État damne, l'État détruit les cieux, l'État comble les enfers.

Et pourtant cet État, ce corps administratif que le Contrat social arme d'un pouvoir aussi redoutable, est réduit par ce même Contrat social à une impuissance absurde. Ce dieu État, qui étreint tout, qui broie tout, un caprice, une fantaisie peut le terrasser demain. L'État peut bien mépriser les droits naturels que chacun possède à la propriété, au mariage, à la liberté civile et personnelle, et pourtant ceux dont il viole ainsi les droits les plus sacrés sont les vrais rois, les seuls dépositaires de l'autorité. Que dis-je? au moment même où l'administration décrète ces lois tyranniques, tout le pouvoir est aux mains du peuple! L'autorité, dit J.-J. Rousseau, réside essentiellement dans le peuple d'une manière inaliénable. Et il ajoute: «La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle ne peut être aliénée: elle consiste esentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point, elle est la même, ou elle est une autre: il n'y a point de milieu.»

Que deviennent alors les princes, les députés, les sénateurs? Rousseau nous l'apprend: «Les députés du peuple ne sont ni ne peuvent être ses représentants; ils ne sont que ses commissaires, ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle; ce n'est point une loi.»

Faites donc des lois, princes, députés, sénateurs. Faites-les nombreuses, interminables, indéchiffrables; c'est votre métier, gagner consciencieusement votre salaire, et quand votre besogne sera terminée, si le peuple ne daigne pas approuver vos lois, elles seront par le fait même nulles et sans effets.

«L'Église libre dans l'État libre,» criait le libéralisme. «Le citoyen libre, indépendant, dans l'État despotique,» clame J.-J. Rousseau. L'État peut tout commander, le citoyen peut tout mépriser; le prince possède un pouvoir absolu sur le citoyen, le citoyen possède un pouvoir non moins absolu sur le prince; et nous avons ce singulier phénomène du droit auquel correspond non pas une obligation, mais un droit diamétralement opposé.

Voilà le dédale de contradictions dans lequel nous entraîne le Contrat social. Avons-nous raison de nous en étonner? Messieurs, donnez pour source à notre Saint-Laurent un lac de fiel, et le Saint-Laurent ne roulera que des flots de fiel; prenez pour base d'un système un principe faux, et il n'en découlera que des absurdités.

Et quel est donc le principe sur lequel s'appuie le Contrat social? Écoutez, J.-J. Rousseau va nous l'apprendre: «Tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son propre aveu.»

De prime abord, la proposition paraît séduisante; c'est si beau la liberté! Mais, hélas! je sais bien que, par le seul fait de ma naissance, je suis chargé d'une foule d'obligations. Ma seule naissance m'a placé sous l'autorité paternelle. Ma seule naissance dans une colonie britannique m'a soumis aux lois anglaises.

Qui oserait prétendre que le citoyen peut refuser d'obéir aux lois de son pays? Et pourtant, nul n'est venu quand nous étions encore en bas âge, nous lire au nom de l'État le Code Civil de la province de Québec et nous demander si nous voulions bien en accepter tous les articles. Je sais que Rousseau dit quelque part: «Quand l'État est constitué, le consentement est dans la résidence; habiter le territoire, c'est se soumettre à la souveraineté.» Mais ailleurs il ajoute: «La famille, les biens, le défaut d'asile, la nécessité, la violence peuvent retenir un habitant dans le pays malgré lui, et alors son séjour seul ne suppose plus son consentement au contrat.»

Quand donc le gouvernement passera une loi pénible, quand il imposera de lourdes taxes, chaque citoyen pourra refuser d'obéir, alléguant qu'il n'est demeuré jusque là dans sa patrie que par crainte de manquer d'asile ailleurs, que pour garder ses biens, que pour subvenir aux besoins de sa famille, et alors... seuls les vieux garçons n'auront peut-être pas d'excuses et devront payer. Mais combien plus désastreux encore les effets de ce principe si on l'applique aux relations qui existent entre les enfants et les parents! L'enfant naît libre, l'enfant ne doit pas obéissance à ses parents. Alors, que devient l'éducation? Comment le père pourra-t-il diriger son fils dans la voie du bien, former son coeur à la pratique de la vertu, si le fils n'est pas tenu d'obéir aux conseils de son père? Que devient la société domestique sans l'autorité paternelle, puisque l'autorité est essentielle à toute société? La famille n'est plus qu'une agglomération d'individus, sans aucune unité morale; le père, la mère, les enfants: tous égaux, tous possédant les mêmes droits, jouissant des mêmes privilèges. Dès lors la société civile ne se compose plus de familles, puisqu'il n'y a pas de famille, mais d'individus; et nous marchons à grands pas vers l'État père de famille, vers l'État maître d'école, vers l'État père nourricier de tous les citoyens.

Non, Messieurs, l'homme ne naît pas libre. Du moment où il reçoit l'être, des obligations nombreuses, variées, accablantes peut-être, le guettent, en rangs pressés, à la porte de la vie.

Mais qu'ai-je fait? Je m'évertue à prouver l'inanité du principe, fondement du pacte social, et je ne m'aperçois pas que je me prive de l'arme la plus redoutable contre le pacte social. Car Rousseau, rendons-lui justice, prévoyant que son contrat serait battu en brèche, y a renfermé tous les instruments nécessaires à sa démolition.


Émery Beaulieu
(La fin au prochain numéro)

LE CONTRAT SOCIAL


(Suite et fin)

Je ne suis soumis à aucune obligation, sans ma volonté expresse? À la bonne heure! Alors, qu'importe que mes grands-pères aient passé un contrat statuant que l'homme devrait vivre en société? Il est bien évident que je n'ai pas donné mon consentement à ce pacte, passé quelque six mille ans avant ma naissance. Parfaitement étranger à l'acte, je suis donc parfaitement à l'abri des obligations qui en découlent. Qu'on ne vienne donc plus me parler de respect envers les princes; qu'on n'attendre pas de moi la soumission aux lois établies: je n'ai pas signé ce contrat.

L'État a besoin d'argent, on impose des taxes; moi je ne paierai pas de taxes. L'ennemi est aux frontières; on ordonne à tous les citoyens de prendre les armes pour défendre la patrie: moi je ne prendrai pas les armes. Qui donc m'obligerait à me battre? Qui peut s'arroger un droit sur moi; puisque personne ne peut me commander sans que je lui en aie donné le pouvoir, et que ce pouvoir je ne l'ai donné à personne.

Mais J.-J. Rousseau avait prévu cet inconvénient; il en avait même suggérer le remède. Pour obvier à toute difficulté, dit-il, il suffit que le genre humain se réunisse tous les vingt ans dans une vaste plaine - l'endroit n'y fait rien - et que là, tous et chacun renouvellent les serments sociaux prêtés par les ancêtres. Ainsi chacun n'étant soumis qu'à sa propre volonté, l'autorité n'e pourra pas moins subsister de génération en génération. Vous le voyez, rien de plus simple! Grâce au télégraphe, au téléphone, aux bâteaux rapides et aux machines à vapeur, on se représente facilement le genre humain assemblé dans une plaine du Manitoba, par exemple.

Mais ceux qui naîtront le lendemain de ce solemnel engagement, ceux qui ne pourront pas se rendre à ces comices universels, ceux qui ne voudront pas s'y rendre, et ils peuvent être légion; tous ceux-là seront donc libres de toute entrave, exempts de toute loi, indépendants de toute autorité. Ils pourront donc, quand il leur plaira, venir piller nos villes, incendier nos villages, massacrer nos citoyens. Qui les condamnerait, qui les ferait monter à l'échafaud? Mais on ne condamne pas, on ne pend pas un homme sur lequel on n'a aucune autorité, et nul ne peut avoir autorité sur ces heureux dissidents du Contrat social.

Nous n'allons pas nous imaginer que nous avons désarçonné J.-J. Rousseau pour si peu. Oh! non, c'est un fameux équilibriste.

Messieurs, nous croyions notre siècle très avancé parce qu'il a mis en pratique l'enseignement obligatoire, le service militaire obligatoire et tant d'autres choses obligatoires. J.-J. Rousseau fit mieux: il imagina... le libre consentement obligatoire; il proclama à la face du monde, à grand renfort de trompettes et d'acclamations enthousiastes l'alliance, l'union, l'hymen, de la liberté et de la nécessité, de la liberté et de la coaction, de la liberté et de la violence.

Afin que le Contrat social, dit-il, ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refuse d'obéir à la volonté générale sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre.» Il est bien vrai que toute dépendance provient du libre consentement de l'homme, seulement ce libre consentement, on peut le lui arracher. Aucune autorité ne peut subsister sans le bon vouloir des citoyens, mais l'autorité peut prendre les mesures nécessaires pour obtenir ce bon vouloir indispensable.

«Crois ou meurt!» disait Mohamet; Mohamet était trop bon, il laissait à l'homme la faculté de choisir. «Mort ou vif, dit Rousseau, tu es un partisan du Contrat social,» et nous sommes aussi nécessairement que librement obligés d'en passer par là.

Messieurs, voyez-vous ces deux nations ennemies sur le champ de bataille, sabre au poing, prêtes à s'entr'égorger? Eh! bien, le croiriez-vous, au plus fort de la mêlée, chacune est prête, si toutefois elle est vaincue, à se courber volontairement sous le talon de sa rivale: «Car, dit Burlamaqui, les vaincus sont censés avoir préalablement prêté un consentement tacite aux conditions que leur imposera le vainqueur.» Sans quoi, voyez-vous, ce pauvre vainqueur ne pourrait rien exiger comme prix de sa victoire, puisque toute obligation doit être volontaire.

Ah! nous en savions pas qu'avant la guerre de 1870 la France avait préalablement consenti à céder à l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine; qui d'entre nous se serait jamais douté que la pauvre Espagne s'était préalablement décidée à livrer aux Américains Cuba, Porto-Rico et les Philippines? Burlamaqui nous l'apprend: ce que c'est que la science!

Voyez-vous ces bandits qu'on conduit au bagne, c'est librement qu'ils y vont; sans quoi, l'action de la justice serait contre nature. Ce meurtier que l'on traîne au gibet, c'est sa volonté souveraine qui l'y pousse. Il marche à la mort la plus honteuse qu'on puisse imaginer, mais il y marche en roi; et tandis qu'on lui passe au cou le noeud fatal, il a toujours la consolation de se dire: C'est de par ma volonté que je meurs, je meurs libre tel que la nature m'a fait.

Est-ce un habitant des petites-maisons, qui ose soutenir une pareille sottise? Oh! non, Messieurs, c'est un grand homme, un grand Italien, un grand philosophe: Spedalieri. Et il explique sa proposition; ce qui prouve qu'il ne badine pas. Veuillez me prêter toute votre attention, c'est un peu... compliqué: Considérant, dit-il, que par le pacte social, moi, personne réelle, ai passé contrat avec moi, être abstrait et collectif, et que c'est moi qui juge, veux, et agis dans le jugement, il s'ensuit de manière à n'en plus pouvoir douter que les susdits moi, étant en même temps, exécuteurs et victimes des hautes oeuvres, le moi abstrait dera justice au moi concret!...

Et voilà justement ce qui fait que votre fille est muette!...

Vous voyez, il suffit de presser légèrement le Contrat social, pour en faire jaillir une absurdité.

Eh! bien, cependant, supposons que je n'aie rien prouvé jusqu'ici, ou plutôt, ce qui me plairait davantage, supposons que les inconséquences relevées dans le susdit système, soient imputables à l'inexpérience politique de nos ancêtres; du moins me semble-t-il très raisonnable d'exiger de M. Rousseau, l'exhibition des documents qui établissent l'existence du Contrat social.

«Vous me parlez d'un pacte d'une importance capitale pour moi, puisque de lui découlent tous mes droits et tous mes devoirs sociaux; encore aimerais-je à le consulter pour connaître exactement où finissent mes droits, où commencent mes obligations. Montrez-moi vos papiers et je me rends armes et bagages.»

Et Rousseau se tait cette fois! Il n'a rien à montrer. Du moins indiquez-moi dans quelle tradition vous avez puisé cette magnifique idée d'une assemblée constituante dès le berceau du genre humain; et Rousseau se tait encore: il a créé la tradition en même temps que le système. Enfin expliquez-moi comment un fait aussi important que la passation de cet acte n'ait laissé aucune trace dans la mémoire des peuples. Et Rousseau se tait toujours. J'ai votre affaire, s'écrie joyeusement Burlamaqui, venant à la rescousse de son vénéré maître. Et lui, Burlamaqui, déroule devant nos yeux étonnés, un antique parchemin; un vrai parchemin, ratatiné, moisi, et portant des traces évidentes du déluge universel. Je regarde, curieux, vous comprenez, de connaître l'alphabet et surtout l'orthographe de nos premiers pères... Tiens! c'est écrit en latin!... c'est étrange! Je regarde de plus près, de très près... Mais, M. Burlamaqui!... vous ne savez donc pas le latin? Mais nous sommes loin du pacte primitif! C'est tout simplement un acte attestant que les Romains à l'origine, firent une convention en vertu de laquelle ils furent forcés d'obéir. Mais ce même acte nous apprend qu'à l'époque où ils passèrent ce contrat, les Romains étaient une colonie fondée par Numitor, rois des Albains; que, loin d'être sans souverain, ils en avaient deux, deux frères jumaux; et que loin de se donner une forme de gouvernement, ils protestaient de ne pas vouloir changer la forme du gouvernement léguée par leurs ancêtres. Ils avaient donc une forme de gouvernement! Ils n'étaient donc pas dans ce gloriex état sauvage si goûté, si vanté de J.-J. Rousseau, et qui faisait dire à Voltaire: «Mon cher M. Rousseau, s'il vous prend fantaisie, à votre âge, de brouter l'herbe de nos prairies, suivez tout à votre aise vos penchants herbivores, moi je ne m'en sens pas la vocation!»

Quand on défend une bonne cause, on se se laisse pas rebuter par un premier échec, et voilà pourquoi Spedalieri revient ici à la charge avec une ardeur nouvelle. Du premier mot, il nous apprend que de Contrat social, il n'y en a jamais eu. Quelle franchise admirable! Seulement, ajoute-t-il, il aurait y en avoir un! D'où il ressort jusqu'à l'évidence, que je suis lié par ce contrat qui aurait dû exister, tout comme s'il existait réellement. De ce qu'il a commis la faute de ne pas voir le jour, il ne s'en suit pas que je sois exempté des obligations qu'il contient, ou aurait dû contenir.

Ainsi donc c'est sur une hypothèse, une simple hypothèse, que reposent les devoirs les plus sacrés des citoyens envers l'autorité légitime; c'est sur une hypothèse que les hommes se fondent pour réclamer les droits imprescriptibles de la liberté civile et personnelle; c'est par hypothèse que les citoyens sont tenus de défendre la patrie en danger; par hypothèse que l'on condamne les voleurs à la prison, et les meutriers à l'échafaud; c'est par hypothèse que les uns sont juges, les autres victimes, les uns gouvernants, les autres gouvernés; c'est par hypothèse, que moi, né par hypothèse dans une colonie britannique, je suis soumis à notre Gracieuse Souveraine; c'est par hypothèse que j'agis, par hypothèse que je m'abstiens d'agir, et je ne vivrai bientôt plus que d'hypothèses et par hypothèse.

Réunissez toutes les absurdités qui ont été dites depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, sur l'origine et la nature de l'autorité; jetez-les pêle-mêle dans une urne; agitez fortement, et tirez par hasard! vous tenez une clause du Contrat social.

Et pourtant, l'on se saurait trop appuyer sur ces absurdes principes qui font tant de mal aux sociétés. Plût au Ciel qu'au 18me siècle, on eût réfuté plus souvent le Contat social! Rappelons-nous toujours que c'est à J.-J. Rousseau, l'auteur du Contrat social, que doit être attribué en grande partie, la paternité de la Révolution française. Rappelons-nous qu'un des premiers actes de l'émeute triomphante, fut de proclamer Rousseau père et patron du mouvement révolutionnaire.

C'est le Contrat social qui a enfanté la fameuse déclaration des droits de l'homme, c'est en vertu du Contrat social qu'on osa jeter à la face du meilleur des princes, la sanglante épithète de tyran. N'était-il pas tyran, cet homme qui détenait l'autorité sans avoir préalablement consulté messieurs les Jacobins? Et c'est encore le Contrat social qui fit tomber la tête de Louis XVI sous le couteau de la guillotine. Car, puisque le peuple possède l'autorité suprême, puisque la somme des volontés forme un pouvoir sans bornes, qui oserait dire que les démagogues ont dépassé leurs droits en immolant l'affreux despote, héritier d'une tyrannie tant de fois séculaire? Oui, les sans-culottes avaient le droit de massacrer comtes et barons, marquis et princes de sang; ils avaient le droit incontestable d'emprisonner, de noyer, de fusiller les prêtres, le droit de voler les biens ecclésiastiques, le droit d'outrager les religieuses, le droit de profaner les temples, puisqu'ils étaient la somme des volontés et que la somme des volontés est Dieu.

Et de nos jours, Messieurs, quelle n'est pas encore la désastreuse influence du système de Rousseau sur les sociétés contemporaines? Quel peuple n'a pas son petit Contrat social plus ou moins mitigé?

La révolte érigée en droit imprescriptible, l'enseignement obligatoire, frappant l'enfant à l'effigie de l'État, c'est-à-dire donnant à l'État plein pouvoir sur la conscience même de l'enfant; le droit de vote étendu indistinctement aux prolétaires comme aux propriétaires, aux ignorants comme aux lettrés, en attendant qu'il le soit aux femmes et aux enfants: voilà autant de fruits gâtés du Contrat social. Et que penser de cet immense effort vers la démocratie universelle?

Ici, Messieurs, je m'arrête presqu'effrayé de ce qui me reste à dire. Aurai-je le courage de froisser les sentiments les plus intimes de presque tous mes auditeurs! Il y a à peine quelques jours, lors de l'élection de M. Loubet, un journal bien connu de cette ville répondait vigoureusement aux sarcasmes que Le Gaulois lançait contre l'origine plébéïenne du nouveau président; et dans un magistral article il apprenait à l'organe royaliste, aux grands applaudissements de tout le peuple, que chez nous les privilèges de race étaient inconnus, que nous étions un peuple démocrate; oui, tous, jeunes et vieux, nous sommes naturellement, instinctivement démocrates. Et pourtant, si l'on considère les choses au point de vue de la simple logique, si même on examine froidement les effets désastreux produits dans les sociétés par l'esprit démocratique moderne, on ne peut s'empêcher de regretter cet engouement excessif pour la démocratie.

Sans doute, la démocratie est une forme légitime de gouvernement; mais la proclamer comme seule légitime, c'est encore l'esprit du Contrat social. Or, que voyons-nous aujourd'hui? À mesure que les pays de l'Amérique du Sud se furent émancipés du joug de l'Espagne, ils se hâtèrent de proclamer le gouvernement populaire. La Bolivie, l'Équateur, le Vénézuéla, la République Argentine, autant de démocraties, et pas une de ces Républiques dont la naissance n'ait été saluée par quelques déclamations sur le Contrat social.

Lorsque nos voisins se furent révoltés victorieusement contre l'Angleterre, qui donc osa proposer la monarchie comme forme de gouvernement? Élire un roi, c'eût été retourner aux âges de la barbarie!

Et si nous reportons nos regards vers l'Europe, que remarquons-nous? Excepté la Russie dont le climat rigoureux a empêché l'éclosion du Contrat social, partout la démocratie sinon triomphante, du moins grandissante. Là où la république démocratique n'est pas encore proclamée, nous avons des royaumes constitutionnels, c'est-à-dire des républiques où le président se nomme roi, des royaumes où le roi règne et ne gouverne pas. Qu'est-ce qu'un roi d'Italie, un roi de Suède, un empereur d'Autriche? Tous peuvent résumer leur vie et leurs occupations dans ce mot de Napoléon III: «Quand mes ministres ont la majorité, je vais me promener; et quand ils n'ont plus la majorité, je les envoie se promener.»

De ne jours on a peur de l'autorité, on ne veut pas la condenser en un corps compact de peur qu'elle ne retombe sur le peuple et ne l'écrase. Pas un bourg, pas un village, dont l'autorité municipale, si limitée pourtant par une centralisation exagérée, ne soit encore partagée entre quelque dix conseillers. Mettre ici toute cette autorité en une seule main, certes ce serait trop dangereux. Et encore ces dix conseillers pourraient à la longue devenir tyranniques: on a soin de les remplacer le plus souvent possible. Par crainte de la tyrannie, on divise l'autorité en particules infiniment petites, on la réduit en molécules, en atomes, on en fait un je ne sais quoi d'inconsistant, d'éthéré, de volatil, soumis à toutes les fluctuations des passions politiques et emporté au premier vent de révolution. Il faut qu'il y ait le plus possible de gouvernants, le moins possible de gouvernés, il faut que la multitude se gouverne par elle-même, et tous ne pouvant avoir l'autorité en même temps, la fréquence des élections doit permettre que tous la possèdent successivement. Bientôt sonnera l'heure où nul ne pourra mourir sans avoir été au moins conseiller dans son village. D'où vient cette soif de domination qui dévore jusqu'aux dernières classes de la population? D'où vient cette impatience de tout joug, cette haine de toute autorité? Du Contrat social, Messieurs. Non, jamais écrivain n'a répandu plus d'erreurs et d'erreurs dangereuses que J.-J. Rousseau.

Jamais philosophe n'a su si bien infiltrer le venin de sa doctrine jusque dans les profondeurs des couches populaires.

L'Europe tremble sur ses bases, les czars eux-mêmes sentent leur trône vaciller, les chefs d'État, que leur tête soit ornée de la couronne ou du bonnet phrygien, voient chaque jour leur vie en danger, et chaque jour emporte une partie du peu d'autorité qu'on leur avait confiée. C'est le peuple qui veut gouverner; c'est le peuple qui veut être Dieu. Et Rousseau se soulevant dans sa tombe, embrasse l'univers d'un regard scrutateur, sourit, et se recouche satisfait.

Émery Beaulieu



Jacques Beaulieu
Ce document a été mis en ligne le 5 juillet 2004


Jacques Beaulieu
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