Mes racines / my roots

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Lettre à sa fille Jeanne
_______________________________ HÔTEL REGINA PLACE RIVOLI, PARIS

Paris, le 31 juillet 1923

Ma fille Bien-Aimée,

À ma rentrée à Paris, je trouve ta lettre et son contenu. Je suis heureux et attristé en même temps. Heureux de ce que tu aies eu toute confiance en ton père; attristé, parce que tu as du chagrin, ma chérie; et que j'ai peut-être été - oh! bien involontairement, ma chérie, - la cause de ce chagrin -

Tu me dis avoir compris de mes remarques que je paraissais tenir à ce mariage, ainsi que ta mère.

Mes remarques n'avaient pas pour but de te faire croire que je tenais à ce mariage. Je voulais simplement te souligner la gravité de la réponse que tu allais donner et la nécessité d'y réfléchir. Quant à ta mère, tu sais bien qu'elle ne veut que ton bonheur.

Quant à l'expérience qui malheureusement est la rançon de l'âge, j'estime qu'elle peut être employée utilement à signaler à nos enfants des écueils dans le choix du conjoint; mais pas à imposer un choix. Ainsi, si je te croyais épris d'un jeune homme paresseux, libertin, insouciant, je ferais tous mes efforts pour te détourner d'un pareil amour. Je t'ai signalé que je ne voyais rien de tel dans celui qui t'offrait son nom. Mais jamais je ne voudrais, petite Jeanne chérie, invoquer mon expérience pour t'imposer un mari!

J'ai lu la lettre de ce jeune homme, et j'avoue qu'elle me le fait voir sous un autre jour. Ces propos sont tout au moins incohérents, et si c'est là le ton habituel de sa correspondance, la chose est plutôt grave.

Tu me dis que tu as eu pitié de lui, à un moment donné, et qu'à cause de cette pitié tu as cru que c'était la volonté de Dieu qui voulait ce mariage- Mon enfant, la pitié ne peut pas faire un mariage heureux! Si tu te mariais par pitié, tu te rendrais malheureuse et tu le rendrais malheureux. Tu ferais en un mot, une mauvaise action, malgré la bonne intention qui t'animerait.

Et puis, laisse-moi te dire toute ma pensée! En face des sentiments que me révèle ta lettre, et de la persistence de ces sentiments, je suis convaincu que tu ne dois pas épouser ce jeune homme.

Il y a déjà assez lontemps que tu le connais et que tu réfléchis au problème! Tes sentiments ne paraissent pas avoir évolué, depuis notre première entrevue. Ils n'évolueront sans doute pas dans le sens du véritable amour, et alors mieux vaut rompre de suite et écarter ce cauchemar.

Je suis sûr que la Providence t'a ménagé ce séjour, dans une ambiance nouvelle, pour te permettre de voir plus clair dans ton âme; et si, comme je n'en doute pas, tu ne vois dans ton âme que ce que ta lettre comporte, pas n'est besoin pour toi d'attendre plus longtemps pour rompre entièrement. Attends encore si tu le préfères, mais je crois qu'une attente plus longue, ne fera que faire durer ton malaise.

Quant à ta vocation religieuse, je suis obligé de m'en rapporter à toi-même et à Dieu. Mais de grâce, n'embrasse pas la vie religieuse sous le coup d'une soif de sacrifice. Ne te représente pas le Divin Maître, comme un bourreau exigeant qu'on souffre dans sa chair et dans ses goûts, pour être rangé parmi les élus. C'est lui qui a dit: «Mon joug est doux et mon fardeau est léger.» Si tu sens une douce attirance vers le cloître, tu pourras te demander si ta vocation n'est pas là. Cette théorie, ma chère Jeanne, est celle que m'exposait un bon vieux chapelain des Soeurs du Bon Pasteur et je crois que c'est la bonne... Sans doute, on peut perdre sa vocation, par une vie mondaine mais ce n'est pas ton cas. Tu cherches sincèrement ta voie et aux hommes de bonne volonté, Dieu donne la paix.

J'ai connu les tourments de cette recherche de la vocation. Ma pieuse mère m'avait tant demandé de faire un prêtre que je m'y croyais en quelque sorte obligé. Je voyais en tremblant approcher la retraite de décision; et bien qu'effrayé à la vue du sacerdoce, je m'y croyais condamné.

J'ai alors prié avec ferveur et abandon en criant: «Que votre volonté soit faite, bon Jésus.» Et alors, je vis clairement tracé devant moi le chemin que je devais suivre. Et la paix revint dans mon âme. Tu feras de même! Ne te représente pas le Christ, enchaînant les âmes, mais les attirant doucement à Lui, les undes dans la vie religieuse et les autres dans la vie du monde. Dans les deux vies, il y a place pour le sacrifice; et les deux voies mènent au salut, et c'est d'une main paternelle que le Christ Jésus nous indique celle qu'il faut suivre, - non pas d'une main terrible et menaçante.

Ma Jeanne, je t'en prie, prends moi pour le confident de toutes tes pensées! Je ne te reproche pas d'avoir hésité à le faire! Je me le reproche à moi-même - Vois-tu au milieu des soucis de la vie quotidienne, sous le poids des fatigues qu'imposent les nécessités de la vie; nous avons si peu le temps de nous montrer à nos enfants tels que nous sommes! Mais, sache-le, rien ne me fera plus plaisir que d'être le confident de toutes tes peines, comme de toutes tes joies - Si tu savais ce qu'un père ressent pour sa fille! Il peut parfois gronder un peu - souvent par excès de prudence, mais il l'aime plus que la prunelle de ses yeux!

Bonsoir, ma chérie, ma Jeanne bien-aimée! Je t'embrasse de tout mon coeur! Écris-moi à l'Hôtel Regina où je serai jusqu'au dix août au soir.

Présente mes amitiés à Madame et Monsieur Demers ainsi qu'à Madeleine, et remercie Mr Demers pour son envoi de ce matin.

Je t'envoie ta malle.






Jacques Beaulieu
jacqbeau@canardscanins.ca
Révisé le 3 avril 2018
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