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Les prêtres ouvriers

Texte dactylographié en la possession de Nicole Farmer d'une conférence donnée le 25 avril 1955 au Cercle Roche.

Les prêtres ouvriers

L’une des plus belles expériences de l’âme sacerdotale au XXième siècle a été celle des prêtres ouvriers. Pour en saisir toute la portée, un peu d'histoire est nécessaire. «Le grand scandale du XXième siecle, s'est écrié Pie XI, c’est que l'Église a perdu la classe ouvrière!» Faut-il prendre cette douloureuse exclamation dans son sens littéral? Le monde ouvrier ne se serait-il pas plutôt formé sans l'Église, dès la naissance de la grande industrie? Puisque partout, sous tous les cieux et dans tous les pays l'on observe le même phénomène d’un monde réduit en esclavage par la civilisation industrielle; ce monde sans traditions, sans foyers, sans moeurs, campe autour des grandes villes, ne serait-il pas plutôt le résultat d’un égoïsme camouflé qui s’appelait encore libéralisme à la fin du XIXième siècle?... Ce monde était athée bien avant que le communisme s’y soit introduit pour lui fournir en quelque sorte une philosophie.

Depuis cent ans, les liens que l'Église catholique a rnaintenus avec les autres milieux où elle se développait et regagnait le terrain perdu ont rendu la situation plus grave encore. Car si l’Église est universelle, si un même Credo la régit d’un bout de l’univers à l’autre, son visage humain a été façonné par les milieux sociaux où elle se trouve ses fidèles et recrute ses prêtres, et ils lui ont imposé son style d’existence, son art, sa culture, sa mentalité. Étrangers à de tels milieux, le monde des travailleurs manuels se déclare étranger aussi à une Église où il ne se reconnait pas.

D’autant que le monde ouvrier ne demeurait pas inactif pendant ce temps-là. Il ajustait à son travail et à des conditions longtemps périlleuses et incertaines, ses manières collectives d’être, de penser, d’agir. Le stage de l’enfance est passé. Et son irrépressible besoin de promotion se fait jour. Se croyant à la fois le défenseur et le détenteur des valeurs de bien commun, et voyant au dehors ces valeurs foulées au pied: la meilleure preuve à ses yeux en étant le sort qu’on lui fait, le prolétariat réclame un nouveau régime, mais un régime valable pour tous les groupes humains... Et sans lui concéder ce nouveau «droit divin» que dénonçait Bernanos, les résultats déjà atteints sont tels que l’Observatore Romano est forcé d’affirmer: «Le mouvement ouvrier constitue aujourd’hui le point ferme autour duquel se dévide la trame de l’évolution de la société actuelle, dans le déclin désormais inévitable de la phase capitaliste, pour un système de vie et des rapports plus moraux et plus humains.»

Malheureusement, le bouleversement s’opère au sein d’une lutte des classes, maintes fois refusée par la doctrine catholique, effective pourtant et dont le premier résultat a été de rendre encore plus étrangère aux milieux ouvriers cette Église que l’histoire récente montre liée à d'autres classes, adversaires précisement et sommées de respecter la justice... C'est la période des grandes encycliques dont «Rerum novarum» de Léon XIII est le modèle, qui crient leur alerte aux patrons et aux travailleurs. Mais le fossé continue de se creuser et le premier effort pour le combler jaillit véritablement de la rencontre entre l’Abbé Cardjin et le Pape Pie XI. Et ce fut le printemps de la J.O.C. puis de l'A.C.O., voici 25 ans. Leur but est de témoigner de la Bonne Nouvelle en équipes apostoliques étroitement unies et solidement préparées à cette tâche. Missionnaire avec l'Église et mandatée par elle, l'Action Catholique est ouverte à tous les travailleurs manuels chrétiens, donc à des laïcs. Mais bientôt le phénomène de non-christianisation rendu plus dramatique par la montée ouvrière parut exiger des remèdes inédits. Des prêtres sentirent impérieusement que les laïcs n’avaient ni la grâce ni la possibilité d'accomplir jusqu'au bout leur expérience apostolique. Les nouveaux convertis n'abandonneraient pas leur milieu pour s'incorporer à une paroisse traditionnellement constituée sans avoir l’impression de changer de camp, en un mot de trahir. Une présence sacerdotale devenait nécessaire au monde ouvrier; présence anormale sans doute, justifiée néanmoins par des circonstances elles-mêmes anormales.

La premiere réalisation fut en 1941 à Marseille, celle du P. Loew qui devint docker. Quelques mois plus tard des prêtres partaient pour l'Allemagne travailler en pays nazi comme ouvriers volontaires parmi les requis du S.T.O. (Service de Travail Obligatoire) à titre d’aumôniers clandestins. La découverte qu'ils firent de l'état d'athéisme de ces jeunes travailleurs dépassa toutes leurs prévisions. Dans ces consciences sacerdotales le choc fut si grand qu'il détermina, en partie, la fondation de la mission de Paris, le 1er juillet 1943, fondation entièrement approuvée par le Cardinal Suhard... Tout de suite, les prêtres ouvriers affirmèrent le caractère limité de leur tentative. Loin d'eux la pensée d'apporter la solution à une situation extrêmement complexe. Simplement une idée s'était passionnément imposée à eux, qu'ils voulaient expérimenter. Expérience apostolique, non pas expérience ouvrière...Ne l’oublions jamais: la naissance des prêtres ouvriers s’est faite dans la souffrance, par une déchirante prise de conscience de l’absence de Dieu, et dans l'humilité aussi.

Les prêtres-ouvriers sont des missionnaires. Leur méthode? Adopter et adapter. Adopter pour adapter. Adopter les moeurs et les façons de sentir, de penser, de parler, d’un monde qui s’est constitué sans le Christ et hors l’Église, afin de lui adapter le message du Christ et de l’Église... L’adoption implique un mode commun d 'existence. L’adaptation suppose davantage: il faut devenir l’autre, pour lui présenter toutes choses selon ses capacités exactes de réception... Or le peuple où vit et auprès, de qui témoigne le prêtre ouvrier n’est pas un peuple abstrait. Il faut le voir concrètement, tel qu’il est. Il n'est pas chrétien; dans son ensemble, il n’a pas de mémoire chrétienne; même baptisé, l’immense majorité de ces hommes et de ces femmes ignorent à peu près tout, ou ne connaissent que falsifiées et ridiculisées les croyances et les pratiques chrétiennes. Il faut donc traduire dans une langue accessible les paroles du Seigneur; il faut expliquer les rites, les symboles de la renaissance et de la vie chrétienne; il faut les épurer, les débarrasser de scories quasi païennes.

Adoption totale d’un milieu de travail et de vie pour l’adaptation efficace de la Bonne Nouvelle: tel est l’idéal des missionnaires dont nous parlons. Reste que cet idéal se réalise de multiples façons. Il n'y a pas un type standard de prêtre-ouvrier. Néanmoins deux orientations peuvent être distinguées: celle de la présence sacerdotale; celle de l'action temporelle.

Au début, les prêtres-ouvriers ont envisagé leur apostolat sans empiètements sur les secteurs temporels, comme une présence en terre païenne. «C'est l'acte de naturalisation du prêtre dans un peuple, où il n'était plus qu'un étranger», avait écrit le Cardinal Suhard. Lente est l'assimilation, lente l'oeuvre pédagogique. L'une et l'autre contraignent le missionnaire à renoncer aux critères habituels de l'efficacité. Tout doit être pour lui occasion de resserrer ses liens avec les frères qu'il s'est choisis et occasion de faire vivre le Christ en ces terres déshéritées, sans qu'il sache avant longtemps quel ébranlement il aura suscité. Il doit gagner les âmes une par une, et les petites communautés qui se groupent autour de lui, il les fait naître et les cimente par cet amour personnel. Le P. Pierre du roman de M. Gilbert Cesbron dessine assez bien la silhouette d'un prêtre de cette trempe, avec cette différence notable que les prêtres ouvriers ne sont pas les aumôniers que des miséreux et des anormaux; ils se trouvent au milieu de prolétaires vigoureux, sains, travailleurs qui ont maintenant un foyer, une femme et des enfants. Mais le P. Pierre peut leur être comparé; en face des problèmes à incidences politiques ou sociales qul lui sont un pain quotidien, il manifeste un sens de la justice, un refus de la lutte des classes, un souci véhément. de comprendre la position d'autrui qui sont vraiment évangéliques. Et sa patience est à la mesure de la tâche démesurée qu'il entreprend. Évidemment, on ne le voit pas à l'usine. Toutefois le don qu'il fait de lui-même et qu'il exprime à son archevêque par ces mots saisissants: «Regardez, Monseigneur, je suis tout en mains» suggère sans hésitation possible que les prêtres ouvriers ont fait leur choix, sans esprit de retour. II est nécessaire d'y insister. II ne s'agit pas d'un stage, ni d'une expérience ouverte à des amateurs. Le prêtre ouvrier devient ouvrier pour y rester, il vit de ce qu'il gagne et refuse toute porte de sortie.

La seconde orientation pose plus de problèmes que la première. Elle est de même inspiration: simplement la présence au monde des travailleurs est acceptée selon ses extrêmes conséquences. Adopter les modes de penser, de sentir, de vivre de ses camarades pour leur donner le Seigneur, le prêtre ouvrier le peut-il sans faire sienne cette passion de la justice qui les soulève? Peut-il se dérober quand on se tourne vers lui à cause de sa préparation intellectuelle, de son habitude de la parole, des loisirs qu'on lui prête, lui qui n'a point de famille et qui s'est affirme le défenseur de la justice et le témoin d'un Dieu qui est Charité? Ainsi se sont impoés à lui tel rôle militant au sein de l'usine ou du quartier, telle activité directement sociale, une inscription à la C.G.T. (Confédération Générale des Travailleurs), voire même une fonction dans la hiérarchie de ce syndicat. Le danger se précise. II vient du communisme, du danger de contamination du communisme. Distinguer la promotion ouvrièere de la tactique communiste correspond à un devoir impérieux... Mais la distinction se dérobe dans le feu de l'action... Pour peu qu'une certaine naïveté lui fasse perdre ses réflexes, le voilà faisant figure, non plus de médiateur mais de chef de guerre et de la plus atroce: la guerre civile...

Mais une inquiétude plus profonde encore est née du niveau de la vie sacerdotale des prêtres-ouvriers. «L'hérésie de l'action guette l'homme voué au service de ses frères» a dit Pie XII. S'il est vrai que cette action quotidiennement rectifiée et recentrée peut se maintenir en la présence du Dieu vivant; s'il est vrai qu'une attitude contemplative est possible au sein de la vie la plus dévorée qui soit; il n'en est pas rnoins certain que cette attitude que Dieu seul sait voir ne peut se maintenir indéfiniment... En présence d'une sollicitation pressante, le P. Pierre donne priorité à la charité d’une démarche sur la célébration de sa messe. Cette messe, il la dit «quand je ne m’en sens pas indigne» avoue-t-il, et sa conception du péché apparait parfois peu orthodoxe. Quant à sa prière, elle est très dépendante des misères qui oppressent son âme... Une évidence s'impose: les soucis qui accaparent les prêtres ouvriers et les tirent en dehors d'eux-mêmes, ne leur permettant que de rares tête-à-tête avec Dieu, les acculent à une sous-alimentation spirituelle qui peut leur faire perdre de vue le sens théologal de leur destinée...

Or, n'est-ce point à Dieu que le prêtre appartient d’abord?... Mais pour un enjeu exceptionnel ne peut-on pas, ne doit-on pas courir des risques graves? Question angoissante s’il s’en fut, pour qui connaissait le problème et si inquiétante que les Cardinaux jugèrent bon de venir à Rome exposer au St-Siège leur point de vue concernant les prêtres-ouvriers. Voici la directive qu'ils en rapportèrent le 16 novembre 1953, qu’ils transmirent à leurs évêques: «Après dix ans d'existence ...» (Voir à la fin) Deux mois plus tard, les évêques écrivaient à leur tour aux prêtres ouvriers: "Chers amis..."

Voila je pense un document où la sollicitude de l’Église s'est montrée rarement plus maternelle et plus soucieuse de conserver l’attachement de ses enfants - un tout petit groupe puisqu'ils étaient à peine 90, dont vingt-cinq à Paris, le plus âgé ayant cinquante ans et le plus jeune trente - mais des enfants héroïques qui s'étaient attaqués à une tâche vraiment surhumaine qu'il ne fallait ni compromettre ni abandonner...

Enfin, le 3 septembre 1954, la mission de France recevait sa structure juridique. Elle était érigée en prélature Nullins avec comme territoire assigné celui de Pontigny, déjà illustré par les souvenirs de la célèbre abbaye cistercienne. Elle sera régie par un prélat assisté d'un vicaire général qui relèvera directement du pape – (L'évêque ayant besoin d'un prêtre missionnaire en fera directement la demande à Pontigny, et il deviendra responsable de sa nouvelle recrue tant au point de vue matériel que spirituel). Là sera son siège et son séminaire ou collège ecclésiastique qui s'occupera uniquement des prêtres dits de mission ouvrière (non plus de prêtres-ouvriers) ayant renoncé à tout ici bas pour se consacrer à cet apostolat de choix; ils y recevront leur formation spirituelle et intellectuelle, en particulier.pour ce qui concerne la doctrine sociale de I’Église.

Tous les prêtres se soumirent-ils à cette nouvelle règlementation de leur vie? Un communiqué du Cardinal Feltin, daté du 26 octobre 1954 déclare qu'à cette date plus de cinquante ont accepté les restrictions imposées. Quant à ceux qui ont abandonné leur sacerdoce, ils sont à peine trois ou quatre.

Les nouvelles directives de l’Église visent à donner aux ouvriers des prêtres pleinement et uniquement prêtres, laissant à des laïques spécialement formés l'action syndicale ou politique.

«Après dix ans d'existence, l'expérience des prêtres-ouvriers telle qu'elle a évolué jusqu'à ce jour, ne peut être maintenue dans sa forme actuelle. Mais, soucieuse de garder le contact qui a été établi entre elle et le monde ouvrier par les pionniers de cet apostolat, l’Église envisage que des prêtres, ayant donné des preuves de qualités suffisantes maintiennent un apostolat sacerdotal en plein milieu ouvrier.

Mais elle demande:
1) Qu'ils soient choisis spécialement par leur évêque ;
2) Qu'ils reçoivent une formation adaptée et solide tant au point de vue de la doctrine qu'au point de vue de la direction spirituelle
3) Qu'ils ne s'adonnent au travail manuel que pendant un temps limité, afin que soit sauvegardée la facilité pour eux de répondre à toutes les exigences de leur état sacerdotal;
4) Qu'ils ne prennent aucun engagement temporeI qui serait susceptible de leur créer des responsabilités syndicales ou autres, qui doivent être laisseées aux laïques;
5) Qu'ils ne vivent pas isolément mais qu'ils soient attachés à une communauté de prêtres ou à une paroisse, en apportant un certain concours à la vie paroissiale.
(extrait de la déclaration conjointe des cardinaux français, Lienart, Gerlier & Feltin - (16 nov. 1953).) Tiré de la Hiérarchie française et les prêtres ouvriers.

Documentation :-
Tout ce travail a été tiré avec d'amples emprunts textuels de l'encyclique «Rerum Novarum» et de la petite revue «La vie intellectuelle»1952-1953-1954. L'article du Père A. M. Carré 0. P. : «Pourquoi des prêtres-ouvriers?» paru en novembre 1953 l'a spécialement inspiré... pour en alléger la lecture, je n'en fais en cours aucune mention spéciale...

La petite publication de l’institut social populaire (Éditions Bellarmin, 8100 Blvd. St-Laurent, mars-avril1954, no. 471) intitulée «La hiérarchie française et les prêtres-ouvriers» résume l’esprit de l’Église, en cette circonstance héroïque et troublante; elle contient sur la question des prêtres-ouvriers de France, les principales déclarations de la Hiérarchie catholique.



Jacques Beaulieu
jacqbeau@canardscanins.ca
Révisé le 3 avril 2018
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