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Opposant de la vaccination obligatoire
Article tiré de LA PATRIE de circa 1926: 45e ANNEE-No. 127-PAGE 18

LES CAUSES CÉLÈBRES

PROVOCATION À L'ÉMEUTE

Exemple unique d'un prévenu traduit devant la cour d'assises et qui devient plus tard président de la cour d'assises.

HENRI-CÉSAIRE SAINT-PIERRE

Comment cet éminent magistrat fut dans sa jeunesse accusé d'avoir soulevé le peuple contre la vaccination obligatoire.

Un procès en cour d'assises n'est pas nécessairement une tragédie. Il y a cinquante ans, surtout, on envoyait fréquemment, devant cette haute cour des gens accusés de simples vétilles, comme, pas très longtemps auparavant, on faisait monter sur l'échafaud de pauvres diables coupables seulement de délits communs, par exemple du vol d'un cheval, délit fréquent à cette époque et que la justice réprima longtemps par l'application du suprême châtiment.

Le procès que nous allons raconter ne reposait que sur un délit imaginaire et ce qui lui donna un immense retentissement, ce furent les passions populaires alors excitées à leur paroxysme et la personnalite de l'accusé, un jeune avocat que cinq ans de pratique avaient déjà marqué pour une brillante carrière.

En 1875, la petite vérole faisait de nombreuses victimes parmi la population de Montréal, et les autorités municipales, impuissantes à enrayer autrement l'épidémie, songèrent à décréter un règlement de vaccination obligatoire. À notre époque, il arrive encore, quoique rarement, de rencontrer des adversaires irréductibles de la vaccination antivariolique: mais il y a quarante ans, c'était la grande majorité de la population qui s'opposait à l'inoculation obligatoire, de sorte que le règlement soumis au conseil municipal souleva une opposition qui prit la forme de grandes manifestations populaires.

Et à la tête de ce mouvement on voyait des hommes appartenant à la classe dirigeante, des membres des professions libérales, voire des médecins dont l'influence sur la foule pouvait justement être décisive, puisqu'il s'agissait d'une question relevant avant tout de l'autorité de la faculté. Et le plus ardent champion de l'opposition populaire était Henri-Césaire St-Pierre, dont le nom est familier à tous nos contemporains, puisqu'il est mort seulement il y a une dizaine d'années après avoir longtemps brillé au premier rang au barreau et dans la magistrature.

En 1875, Henri-Césaire St-Pierre avait 31 ans et s'était déjà imposé à l'attention par ses succès professionnels et son éloquence entraînante. Plusieurs années auparavant, dans la guerre de Sécession, il était allé offrir son bras aux États du Nord, avait servl dans un corps de volontaires de New-York et, après avoit été blessé, était resté prisonnier de guerre jusqu'à la fin des hostilités. Lorsqu'il était revenu au pays, ses exploits militaires l'ornaient aux yeux du peuple d'un additionnel prestige.

De sorte que, lorsque, à l'instigation de Henri-Césaire St~Pierre, des assemblées furent convoquées afin de protester contre le règlement de vaccination obligatoire, la multitude répondit à l'appel. Il y eut au mois d'août de ces assemblées au square Chaboillez, devant l'église St-Jacques et place Jacques-Cartier. Dans ces réunions, le règlement proposé fut, suivant l'expression des journaux du temps, "flétri en termes énergiques" par Henri-Césaire St-Pierre, le docteur J. Émery Coderre, Charles Thibault, avocat, le docteur Adolphe Dagenais et Elzéar Paquin, qui n'était alors qu'étudiant en médecine.

Dans une vibrante harangue, Henri-Césaire St-Pierre avait déclaré à la foule trépidante d'indignation que, sous l'empire du règlement proposé, on isolerait les malades atteints de la petite vérole, qu'on irait pour cela chercher de force les malades dans les maisons, et qu'on vaccinerait aussi de force les enfants. II recommandait à la multitude de se porter à l'hôtel de ville lorsque la mesure serait débattue ,et votée et de manifester son opposition, de dresser aussi une liste des échevins qui approuveraient le règlement afin de leur retirer tout appui lorsqu'ils reviendraient briguer les suffrages.

Le docteur LaRocque, partisan de la vaccination obligatoire, assista aux réunions et voulut y porter la parole, mais nulle part la foule ne consentit à l'entendre.

Et à chaque réunion, des milliers de personnes votèrent la résolution suivante destinée, à être transmise aux autirités municipales:

"Que les citoyens de Montréal expriment leur entière désapprobation du projet de règlement décrétant la vaccination obligatoire; que la vaccination obligatoire porte atteinte à la liberté individuelle; que chaque citoyen, chaque père de famille devrait être le seul juge de la nécessité de faire vacciner ses enfants sans aucune intervention ni aucune contrainte des autorités municipales".

À cette époque, il n'y avait pas d'hôtel de ville proprement dit, et l'administration municipale était loéee à l'étage supérieur du marché Bonsecours, dont la moitié était divisée en bureaux et l'autre moitié servait de salle publique et de salle de délibérations du conseil.

Le règlement devait être soumis au conseil le soir du 9 août.

Une heure avant la séance, une foule immense - plus de six mille hommes affirment les journaux du temps - envahit les abords du marché. La salle publique fut promptement remplie après quoi des agents se tinrent à la porte et en refusèrent l'accès. À travers la foule compacte les échevins durent se frayer un à un et péniblement un passage, malgré que la multitude ne témoignât d'aucune intention hostile.

Henri-Césaire St-Pierre arriva vers huit heures et se vit refuser l'entrée par deux sentinelles. Comme l'échevin George Washington Stephens arrivait au même moment, il lui demanda:

- Vous arrivez à point, M. Stephens. Veuillez donc ordonner aux agents de me laisser passer.

M. Stephens feignit de ne pas connaître le jeune avocat et refusa d'intervenir. Si l'échevin espérait par ce manque de complaisance écarter un spectateur gênant, il ne tarda pas à revenir de cette illusion. Quelques minutes plus tard, en effet, lorsqu'il vint prendre son siège dans la salle, il s'aperçut que le jeune tribun était déjà confortablement assis au premier rang de l'assistance, et crut observer qu'il échangeait avec la foule ou avec quelqu'un dans la foule des signes d'intelligence, et que la foule contemplait avec complaisance le champion de sa cause.

Or, à la minute même où s'ouvrit la séance du conseil, la multitude massée dans la rue se mit à faire entendre une formidable clameur qui ne discontinua plus. Et lorsque, après quelques mmutes consacrées aux préliminaires,le maire Hingston voulut ouvrir la discussion du règlement de vaccination, les protestations qui s'élevèrent dans la salle furent comme un signal à la multitude réléguée à l'extérieur, et des projectiles commencèrent à pleuvoir par les fenêtres de la rue Commissaires et par celles de la rue St-Paul. Les échevins étaient en quelque sorte entre deux feux, et il faut dire à leur éloge qu'ils résistèrent à la tentation d'abandonner le terrain. Toutefois,lorsqu'une pierre - on ne put savoir si elle avait été lancée du dedans ou de dehors - atteignit à la tête l'échevin Foster, qui fut renversé de son siège et resta sans mouvement sur le parquet, ce fut une course entre ses collègues pour le relever et le transporter dans le cabinet du maire où l'on était à l'abri de la mitraille.

Ce premier sang répandu ajouta au désarroi de la réunion. Le chef de police Penton, qui s'était tenu dans la salle pour y maintenir l'ordre voulut se précipiter au dehors afin d'appeler des renforts et de disperser les manifestants, mais le maire le retint:

- Restez, dit-il. Nous avons autant besoin de vous ici que dehors.

L'échevin David s'approcha alors de Henri-Césaire St-Pierre et lui jeta à la figure cette apostrophe:

- Voila votre ouvrage! Allez maintenant arrêter le tumulte!

Le chef de police, avec plus de sang-froid, pria simplement le jeune avocat d'user de son ascendant sur la multitude pour l'apaiser. Et acquiesçant à cette demande, Henri-Césaire St-Pierre sortit dans le dessein de faire ce qu'il pourrait pour rétablir l'ordre. Il vit qu'à ce moment un nombre considérable d'agents s'évertuaient à refouler la foule. Celle-ci se laissait repousser sans opposer de résistance, mais revenait l'instant d'après prendre la même position sous les fenêtres municipales. Il n'y avait apparemment rien à faire pour calmer la tempête, sI ce n'est de suspendre la séance du conseil et le maire ne consentit qu'après une heure et demie de tumulte à renoncer à faire voter le règlement, et les échevins ne se retirèrent qu'après qu'un projectile eût fait voler en éclats un globe du grand lustre suspendu au-dessus de leur tête.

Le lendemain, on constata qu'il ne restait pas un carreau de fenêtre de la salle publique ni du marché, et la populace n'avait pas moins maltraité un magasin voisin, tenu par Adolphe Lesieur, dont Henri-Césaire St-Pierre avait épousé la fille.

Malgré que cette circonstance eût dû exonérer le jeune St-Pierre, les autorités municipales décidèrent de porter contre lui et les autres qui avaient dirigé le mouvement de protestation, une accusation d'avoir poussé le peuple à l'émeute. Le grand jury ne trouva pas de présomptions suffisantes contre l'avocat Charles Thibault et le docteur Coderre, mais rapporta un "true bill" contre Henri-Césaire St-Pierre. De sorte que, pendant la session d'octobre de la cour d'assises présidée par le juge Ramsay, l'avocat, après avoir brillamment défendu plusieurs clients, déposa sa toge et prit place lui-même au banc des accusés. Il était défendu par L. O. Loranger, qui lui aussi fut plus tard juge, et par Donald McMaster, qui s'illustra subséquemment au barreau et dans le parlementarisme.

Est-il besoin d'ajouter que la poursuite fut incapable de faire la preuve de quoi que ce soit de répréhensible dans la conduite du jeune avocat, qui n'avait fait qu'user du droit de tout citoyen de discuter publiquement les actes de l'administration. Les jurés rendirent un verdict d'acquittement sans même quitter leur siège pour se consulter.

Cet incident dans la carrière du juge St-Pierre est aujourd'hui oublié. Le cas est probablement unique d'un accusé devant la cour d'assises qui soit devenu plus tard président de la cour d'assises.

Le règlement de vaccination obligatoire ne put dans le temps être ratifié par le conseil, et quelque temps après, comme le fléau sévissait les autorités municipales étaient réduites à implorer l'aide de Mgr Bourget afin de persuader au public de permettre que fussent prises les mesures nécessaires pour enrayer l'épidemie.

Dix ans plus tard, les Montréalais n'étaient d'ailleurs pas encore convertis à admettre la vaccination obligatoire, et nos concitoyens qui ont survécu l'épidémie de 1885 se souviennent quelles difficultés rencontra le maire Honoré Beaugrand pour soumettre la populatlon à la vaccination ainsi qu'à l'isolement des malades.



Jacques Beaulieu
jacqbeau@canardscanins.ca
Révisé le 3 avril 2018
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