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L'affaire Shortis (Quatrième partie):

Extraits de La Patrie
concernant l'affaire Shortis
(quatrième partie: le procès à Beauharnois, la preuve de la défense, journaux du 7 au 19 octobre 1895)
placés par ordre chronologique
_______




  1. lundi 7 octobre 1895, page 3

    SHORTIS
    La preuve de la Couronne terminée
    Le rapport de la commission d'enquête
    Un témoin d'Irlande

    ...

    Le volumineux rapport de la commission de Waterford est alors produit.

    Il comprend 575 pages grand format. Il y a 48 témoignages de toutes natures.

    Les quelques témoignages exposés jusqu'à présent semblent indiquer que Frank Cuthbert Valentine Shortis, a grandi sans que jamais ses volontés soient contrecarrées et il a perdu tout sens moral, toute pudeur et toute dignité, tout sentiment humain du bien et du mal.

    A 3½ heures la cour s'est ajournée à ce matin à 9 hrs. et demie quand la lecture du rapport sera continuée.

  2. mardi 8 octobre 1895, page 3

    SHORTIS
    Ses excentricités en Irlande
    La lecture du rapport de la commission

    On a continué hier, la lecture du rapport de la commission d'Irlande, dans l'affaire Shortis. Il résulte des différents témoignages entendus que Shortis a fait toutes sortes de folies à Waterford.Il avait surtout la manie des armes à feu et ne se gênait pas de tirer sur les personnes et les animaux. Un beau jour même, le prisonnier s'est servi d'un revolver pour briser la vitre de l'horloge de la ville.

    Cependant, Shortis était reçu dans la meilleure société de Waterford. C'était un amateur de sport et un cavalier superbe. Il était emporté, violent et d'humeur changeante. D'après un témoin, Shortis se serait amusé à tirer des coups de revolver dans la porte de la salle à dîner dans la maison de son père.

    Un jour, il a tiré sur un navire, le lendemain il battait cruellement son cheval et son chien. Plus tard, il entrait à cheval dans un établissement de boucher et on le retrouvait quelques heures après dans une marre d'eau sale où il voulait, dit-il, se rafraîchir.

    A l'école, il n'a jamais rien appris. Il oubliait le lendemain ce qu'on lui enseignait aujourd'hui.

    John Collins, de Waterford, a déposé que l'accusé avait une fois visité le Théâtre Royal de Waterford. Il a été une cause de désordre et de scandale dans les coulisses puis est monté sur la scène. Là il a tiré plusieurs coups de revolver en réponse à un ordre de sortir.

    Le témoin ajoute qu'en apprenant le départ de Shortis pour l'Amérique il n'a pas s'empêcher de dire que ses parents auraient bien mieux fait de le faire enfermer pour le restant de ses jours.

    Le Dr James J. Shea, directeur de l'hospice d'aliénés de Clommel a produit les certificats de décès de quatre des parents de Shortis, morts pendant leur traitement à l'hospice. Thomas Shortis, 65 ans, grand père de l'accusé, mort le 10 mars 1881 de ramollissement de cerveau, après une maladie de deux ans. John Shortis, mort le 7 février 1886, Francis Wynberry, grand oncle de l'accusé, mort à 39 ans de paralysie de cerveau, après seize mois de maladie. La folie, selon le témoin, est héréditaire dans la famille du père de Shortis comme dans celle de sa mère. Le docteur William Horsting Garner, du même asile témoigne dans le même sens.

    George Moore, âgé de 57 ans, a une triste opinion de l'accusé; son chien a été cruellement battu par Shortis, et Moore en voulant l'arracher de ses mains a essuyé le feu de son revolver et il en a été ainsi d'une foule d'autres personnes qui ont raconté les excentricités de Shortis.

    Evidemment le prisonnier n'a pas reçu l'éducation domestique voulue et ses parents auraient dû refreindre un peu ses passions violentes. A tout événement, les jurés écoutent avec une attention soutenue la lecture du volumineux rapport.

    Plusieurs même prennent des notes nombreuses. Le prisonnier, lui, est toujours calme et ne semble pas prêter la moindre attention au rapport.

    Le témoin McGuinness est de plus en plus malade. Les avocats de la défense ont reçu un télégramme leur annonçant que leur témoin est dans le délire et qu'on ne peut l'interroger maintenant. Cette maladie va peut-être retarder la cause.

    Ajoutons que Mme Shortis est assez gravement malade. Elle est sous les soins du Dr Anglin. Quant à M. Shortis, il suit toujours les séances de la cour.

  3. mercredi 9 octobre 1895, page 2

    SHORTIS
    La lecture du rapport de la commission

    On a continué la lecture du rapport de la commission envoyée en Irlande dans l'affaire Shortis. Il n'est guère possible qu'elle soit terminée avant ce soir. Immédiatement après viendront les témoignages des médecins experts, puis les argumentations des avocats.

    L'audience d'hier matin a été aussi calme que possible.

    A 2 heures 15, l'honorable juge Mathieu arrive en cour. Il demande à M. Saint-Pierre s'il n'a pas quelques témoins à faire entendre. M. Saint-Pierre répond qu'il préfère ne pas interrompre la traduction du rapport. M. Alex. Cotté en continue donc aussitôt la traduction.

    Mme Shortis garde la chambre, par ordre du docteur Anglin.

    Au début de la lecture du rapport, M. Saint-Pierre dit au traducteur de passer les objections qui, au cours de l'interrogatoire, ont été faites, soit par la Couronne, soit par la défense.

    Cette partie, en effet, est sans intérêt pour les jurés et n'en a que pour la Cour. D'ailleurs, les jurés ont l'air fatigués de cette lecture et plusieurs sont somnolents. Les faits du rapport de la commission d'Irlande sont d'un genre analogue à ceux que nous avons déjà relatés. Il est dit, en autres choses, que Shortis avait la manie d'essayer à jeter les constables dans le port. Au club nautique de Waterford, il voulait, un jour, armé d'une carabine, tirer sur les promeneurs. Une autre fois, il a voulu tirer sur le gardien lui-même. Il lançait son cheval au grand galop dans les rues et sur les quais.

    Personne, même la police, n'osait lui faire des observations, à cause de la situation des parents de Shortis, que tout le monde aimait. A Waterford, personne n'a été surpris d'apprendre le crime dont Shortis s'était rendu coupable.é

    A Waterford, tout le monde sympathise tout de suite avec les parents. En somme, toutes les extravagances que relate ce rapport font voir que Shortis était une nature sauvage et cruelle, qui a poussé à tous crims sans que personne ait cherché à le faire marcher droit. Il était l'idole de sa mère, surtout dans les derniers temps, elle le malmenait pour ses folies.

  4. jeudi 10 octobre 1895, page 1

    SHORTIS
    La suite du rapport de la commission

    Peu de personnes ont assisté hier à l'audience de la cour, à Beauharnois. M. Alex. Cotté a continué la traduction du rapport envoyé d'Irlande.

    Il résulte des témoignages entendus par cette commission que Shortis, tout en étant un homme dangereux pour la population, avait ses coudées franches à Waterford et que les autorités de cette ville lui laissaient commettre ses excentricités sans oser l'en empêcher le moins du monde.

    Belle police vraiment! Et l'on ne peut s'empêcher de blâmer sévèrement le manque d'énergie des parents du prisonnier et des autorités de Waterford.

  5. vendredi 11 octobre 1895, page 3

    SHORTIS
    La preuve de la défense

    Enfin on en a fini avec la lecture du fameux rapport de la commission d'enquête envoyée en Irlande, rapport dans lequel on raconte les excentricités de Frank Cuthbert Valentine Shortis à Waterford.

    A 4.35 heures, hier après-midi, la défense a commencé sa preuve.

    Le premier témoin est James Mucahay, employé du Grand Tronc, à Montréal. Il connait Shortis depuis environ deux ans. La femme du témoin tient une maison de pension. Shortis a séjourné cinq mois dans cette maison. Il était bien léger de manières et ne lui inspirait aucune confiance, Shortis avait encombré sa chambre de livres de sport et de catalogues, il montait et descendait les escaliers quatre à quatre et cela ébranlait la maison. Mme Shortis vint une fois voir son fils chez le témoin. Elle le lui a bien recommandé, disant que c'était son seul fils et son unique affection. Shortis ne buvait jamais. Un jour ce dernier a voulu envoyer en Irlande des allumettes par la poste dans une enveloppe.

    Transquestionné par M. Mcmaster, le témoin dit que Shortis n'était pas désagréable locataire. La conduite générale était bonne. Il a été très surpris quand il a connu le crime dont son ancien pensionnaire s'est rendu coupable.

    La cour ajourne alors à ce matin.

    Mme Shortis s'est rendue à l'audience hier après-midi. La pauvre mère est bien changée. Quant à Shortis, il garde toujours la même attitude.

  6. samedi 12 octobre 1895, page 7

    SHORTIS
    La preuve de la défense

    La défense a continué sa preuve et s'efforce de montrer que Shortis est réellement fou..

    George E, Mathews a été le premier témoin entendu hier matin. Il est agent d'immeubles. Il a connu Shortis en novembre 1893. Il lui a loué un bureau, qu'il a occupé jusqu'à la fin de l'été 1894. Il a dû le prier de s'en aller, car les voisins se plaignaient de lui. Shortis se promenait dans les couloirs de la bâtisse pieds nus et en costume léger. Il prétendait que celui lui faisait du bien à la tête. Shortis voulait installer un tir à la cible dans les caves. La permission lui fut refusée.

    Le juge Mathieu autorise M. Mathews à dire que tout le monde considérait Shortis comme un simple d'esprit.

    En transquestion, M. Mathews dit qu'il avait au crédit de Shortis une certaine somme envoyée par les parents. Il le considérait comme incapable de traiter aucune affaire sérieuse.

    Edgar Bury connait Shortis depuis 18 mois. Ce dernier se conduisait dans la rue comme un enfant mal élevé. Invité chez le père du témoin à une petite soirée, Shortis y parait en souliers mous et ses culottes attachées avec des ficelles.

    Le témoin était ami de Shortis; ils sortaient souvent ensemble. Au moment du crime, il a dit à un reporter du Star que Shortis était un parfait gentleman et un homme du meilleur monde.

    Mme Marguerite Rowe, femme Lewis de l'hôtel Cadillac, à Montréal, dit que Shortis a pensionné quelque temps chez elle. Quand elle le vit arriver elle dit à son mari, "Où as-tu été pêché cette olibrius là?" Il lui répondit: "Ne fait pas attention, c'est un Irlandais." Shortis commençait ses repas par la crême à la glace et les finissait par des patates; il faisait toutes sortes de gestes et d'excentricités.

    Mme Lewis déclare n'avoir jamais chanté aucun duo avec Shortis. Celui-ci lui faisait des génuflexions quand il la rencontrait dans les corridors.

    George E. Roew, le gérant de l'hôtel Cadillac, dit que Shortis a été à l'hôtel Cadillac environ un mois. Aucune fille de table ne voulait le servir.Un jour devant la porte de l'hôtel, Shortis bombardait les passants avec des peanuts. Il était excentrique en tout et surtout dans la façon de s'habiller.

    William Cunningham a connu Shortis qui venait chez lui toucher de l'argent. Il n'aimait pas ses façons de parler et d'agir. Le prisonnier savait qu'il était autorisé à lui faire des avances au besoin. Shortis est arrivé chez lui avec une lettre de recommandation de M. Nelson, importateur de bétail à Liverpool. La lettre est lue et traduite.

    François Miron, gardien du marché de Valleyfield, chef des pompiers, et constable, a surveillé Shortis lorsqu'il fût amené au poste de police. Quand l'accusé fut mis en cellule, il s'est étendu sur le lit de camp, en bois, et s'est tourné le nez contre la muraille. Il n'a pas perdu de vue Shortis une seule minute, mais il est incapable de dire ce que ce dernier a fait dans sa cellule. Il lui a tendu sa ceinture et il était bien tranquille, car il était certain que le prisonnier n'avait rien qui lui permette de se suicider. M. Miron pensait bien que Shortis dormait quand il est entré dans sa cellule une heure après son arrivée; il a trouvé singulier qu'une homme put dormir après avoir commis un pareil crime. M. Miron en a parlé à M. Leduc, chef de police, lequel entra en sa compagnie dans la cellule. Ce dernier fut également surpris de trouver l'assassin endormi et parfaitement calme.

    Frère Robert Dunns, Galaway, Irlande, des Frèreg de la Doctrime Chrétienne, a professé à Waterford, ville de vingt-cinq mille habitants. Il a eu Shortis sous sa direction alors que ce dernier avait 14 ans. Il était d'un caractère difficile; intelligence obtuse et rebelle, il avait de fréquents maux de tête pendant laquelle sa raison l'abandonnait. Shortis était très libre d'allure et peu respectueux envers ses maîtres et mauvais camarade à l'école, et bousculait les autres élèves, il apportait quelque fois en classe des petits pistolets et de grands couteaux.

    Le témoin le connaît pas le docteur de la famille Shortis et n'a jamais eu l'idée de lui conseiller de faire examiner l'enfant par les médecins. Shortis n'avait aucune notion précise sur quoique ce soit. Il ne savait même pas sa table de multiplication. L'enfant avait peu de conscience et ne manifestait pas de repentir pour ses fautes.

    La Cour s'ajourne à ce matin.

  7. lundi 14 octobre 1895, page 3

    SHORTIS
    La preuve de la défense
    Les excentricités du prisonnier au Queen's Hotel

    L'instruction de la cause de Shortis, s'est continuée, toute la journéede samedi, aux assises criminelles de Beauharnois.

    M. McMaster a transquestionné longuement de frère Dunne, de Waterford, sur la conduite du prisonnier à l'école, sur son apparence physique, sur ses excentricités. Cet examen a donné lieu à de longues dissertations philosophiques ou légales entre le révérend frère, l'avocat de la Couronne et les avocats de la défense.

    Le frère Dunne répète que pour lui, il a toujours considéré Shortis comme pauvre d'esprit, avec de faibles et lointaines lueurs. C'est encore son opinion.

    Henri Malabar dit qu'en Angleterre il a été gardien de fous pendant de longues années.

    A Montréal il a travaillé comme gardien de nuit au Queen's Hotel. Quand Shortis venait à l'hôtel, il était frappé de ses actes. Il dansait, sautait, se roulait à terre, grimpait les escaliers 4 à 4. Il chantait des choses absurdes et sans suite.

    Un soir Shortis lisait dans le salon réservé des dames. Il avait allumé toutes les lampes électriques au nombre de 10 et autant de becs de gaz.

    Le témoin voulut en éteindre une partie et lui fit observer que ce luxe de luminaires n'avait pas de bon sens.

    Shortis se jeta sur lui. M. Malabar le prit par les poignets et le mit hors du salon malgré sa résistance.

    Shortis était sobre. Le témoin savait que le prisonnier sortait toujours avec un revolver.

    De nombreuses plaintes avaient été formulées au gérant contre Shortis, l'employé lui a fait des observations et il répondait d'une façon très insolente.

    Un jour Shortis braqua son revolver sous le nez d'un pensionnaire.

    Shortis se cachait dans les corridors pour faire peur aux filles d'hôtel et les embrasser.

    McMaster demande au témoin s'il y a au Queen un règlement interdisant aux pensionnaires d'avoir de la lumière et de lire après une heure du matin. M. Malabar répond que ses fonctions de gardien de nuit lui imposaient de veiller à ce que les lumières fussent éteintes dans le salon à une certaine heure et que d'ailleurs si Shortis avait eu le désir d'y rester, il n'y eut pas d'inconvénients pourvu qu'il se contentât de deux ou trois lampes allumées au lieu d'en vouloir une vingtaine.

    L'incident du revolver braqué sur un pensionnaire est revu. Shortis démontait son revolver sur le trottoir devant la porte de l'hôtel. Un pensionnaire lui enlève le barillet et Shortis lui met aussitôt le canon sous le nez.

    Léon Leduc, chef de police de Valleyfield, est ensuite assermenté.

    M. St Pierre veut savoir avant tout si le chef a vu le Dr Lussier depuis vendredi soir.Le chef reconnaît être venu samedi en chemin de fer avec le docteur. Il dit que M. Miron est venu le voir à son bureau où il lui a parlé des questions qui lui avaient été posées.

    M. Leduc reconnaît encore que le Dr Lussier lui a parlé de tout cela, mais pas directement. C'était dans le train de ce matin.

    Il y avait d'autres personnes présentes, le chef les nomme.

    Le Dr Lussier a causé de l'attitude du prisonnier après la tragédie.

    - Qu'a-t-il dit, demanda M. St Pierre?

    - Il a mentionné que Miron avait dit que Shortis dormait dans sa cellule.

    M. Leduc dit que M. le Dr Lussier ni personne ne lui a dit de répondre par la négative, et ce dans l'intérêt de la couronne.

    Il est arrivé le 2 mars au matin à la station, il était entre 3 et 4 heures du matin. Shortis était en cellule.

    Le chef reconnait qu'il est possible que M. Miron lui ait exprimé sa surprise de ce que Shortis dormait.

    Lui-même reconnait avoir fait la même réflexion de surprise.

    Il finit par dire qu'il lui semblait que Shortis dormait.

    Enfin, M. Leduc consent à reconnaitre que s'il a été sous l'impression que Shortis dormait, c'est qu'il devait en effet être endormi.

    Au sujet du déjeuner, Leduc dit que le prisonnier a bien mangé mais qu'il a laissé cependant quelque chose.

    M. Laurendeau reprend le témoin.

    Dans quelle position était le prisonnier quand vous êtes entré dans sa cellule?

    - La porte est au nord, le banc est à l'ouest, le prisonnier avait la tête au sud, répond le chef.

    M. Laurendeau comprend par là que le prisonnier tournait le dos au chef de police.

    Le transquestion continue au sujet du déjeuner que Shortis a bien mangé, tout en laissant quelque chose. Le chef ne se rappelle pas ce que c'était. Il avait envoyé à l'hôtel Windsor chercher un déjeuner en disant que c'était pour monsieur Shortis. Le patron, connaissant la voracité de son pensionnaire, l'a fait servir en conséquence.

    La cour s'ajourne ensuite à ce matin, à 9½ heures.

  8. mardi 15 octobre 1895, page 2

    SHORTIS
    La preuve de la défense
    Le père du meurtrier interrogé comme témoin

    A 10 heures, hier matin, le juge Mathieu a fait son entrée en cour et la défense dans cette cause célèbre de Shortis a continué sa preuve.

    Robert Mackay, se rappelle avoir vu Shortis au Queen's hotel; comme le témoin se lavait les mains, dans la salle de bain, Shortis est entré, il a ôté un de ses souliers puis a plongé dans le lavabo son pied revêtu de sa chaussette. La témoin lui ayant demandé, ce que signifiait cette façon de se laver les pieds, Shortis tira de sa poche un revolver et le lui mit sous le nez. Le revolver n'était pas chargé.

    En transquestion, M. Mackay jure que la scène ne dura pas une minute, et que d'aileurs il eut soin de pousser de suite Shortis à l'intérieur de l'hôtel.

    Walter Cook est appelé par la Couronne. C'est lui qui, sous la dictée de Shortis, écrivit la lettre à Mlle Anderson. La lettre est produite; le témoin la reconnait.

    Ma chère M.,

    Téléphone à la maison; ne te préoccupes pas du mal que Bob pourra te raconter. Dis-lui de se mêler de ce qui lee regarde, ou je lui ferai trouver la soupe chaude. Envoie-moi Jack. Je demeure, d'amour, ton

    (Signé) F. SHORTIS

    Jack désigne le jeune Anderson et Bob le beau-père de celui-ci, M. Robert McGinnis, marié avec la mère de Mlle Anderson.

    Miss Nellie Anderson est le témoin suivant. Elle a fait la connaissance de Shortis en novembre 1894. M. McGinnis, son beau-père, s'opposait à ce qu'elle reçut les visites de l'accusé. Elle a vu souvengt un revolver entre les mains de ce dernier. Quand Shortis venait la voir, il l'envoyait tirer les rideaux aux fenêtres, il prégtendait que quelqu'un le guettait du dehors. Le 1er mars dernier, elle avait été invitée à une soirée, ainsi que Shortis, à 9 milles de Valleyfield. Dans l'après-midi de ce jour, Shortis semblait content d'aller à cette soirée. Mlle Anderson ne put y aller: elle était enrhumée. Shortis est resté chez elle de 3 heures à 6 heures. Il est revenu. Il était excité. Il lui a dit qu'il venait d'assister à une querelle. Il s'est plaint d'avoir un gros mal de tête. Shortis lui a montré deux lettres qu'il avait reçues de sa mère, et non ouvertes. Shortis ouvrit ces lettres et les lut.

    Quand Shortis est venu, l'après-midi du 1er mars, chez Mlle Anderson, il lui a nettoyé ses patins et les a ajustés. Le soir, il l'a quitté vers 10 hrs. moins le quart; il est revenu quelques instants après. Son frère Jack qui avait passé la veillée avec eux, était encore là quand Shortis est venu pour la deuxième fois.

    Shortis avait quelquefois des lubies. Il la quittait subitement dans la rue et tout à coup revenait en courant.

    Elle n'a pu réussir à apprendre à Shortis à jouer aux cartes. C'est Shortis qui lui a teint les cheveux et même il avait très mal réussi la première fois. Depuis, elle a continué, car elle a trouvé que cela lui allait bien. Mlle Anderson déclare sans hésitation que jamais Shortis ne lui a parlé de ses intentions de vol ou de meurtre.Elle n'a jamais été fiancée à Shortis. Il ne l'a jamais demandée en mariage et ne lui a pas proposé de fuir en sa compagnie.

    En transquestion, elle n'a pas lu la lettre de Shortis aussitôt reçue. Sa mère lui a fait remarquer qu'il y avait du sang dessus. A ce moment elle connaissait déjà le crime. C'est sa mère qui l'a mise au courant. Elle a répondu à Shortis par la lettre suivante:

    Mon cher Bertie,

    Ne pers pas courage; tout va s'arranger pour le mieux. Je te serai toujours fidèle. Bien à toi.

    NELLIE

    En janvier ou février, elle traversa le fleuve avec Shortis pour aller à St Zotique chez une de ses amies. Shortis habitait l'hôtel Windsor; elle y allait quelquefois avec lui pour se réchauffer en sortant du rond à patiner. Elle savait que Shortis portait un revolver; son frère aussi en porte un; elle n'en porte pas, d'ordinaire. Sa mère n'aimait pas Shortis et ne lui faisait pas bonne mine. Elle ne pense pas que Shortis fût bien intelligent.

    M. Macmaster lui demande comment il se fait qu'elle le recevait, puisqu'elle lui connaissait toutes sortes de défauts et de mauvaises inclinations?

    Mlle Anderson répond qu'en ce moment elle n'avait pas d'autres cavaliers et que, d'ailleurs, elle avait promis à sa mère de le renvoyer. Elle devait le faire quinze jours plus tard.

    Mlle Anderson dit que Shortis craignait qu'on ne le vît du dehors quand il faisait tirer les rideaux. Il disait qu'il y avait quelqu'un sur la galerie, Mlle Anderson s'en allait alors faire une ronde et s'en revenait dire à son amoureux que le danger n'était pas imminent.

    Shortis est pâle et n'a pas l'air remis de son émotion du matin, causée par l'arrivée de Miss Anderson et par ses déclarations.

    Miss Millie croit reconnaitre l'écriture de Shortis. Des billets de Shortis lui sont présentés; elle ne reconnait pas l'écriture et n'a jamais reçu ces billets. Elle n'a reçu, le 2 mars, que la lettre déjà produite, dictée par Shortis. Elle a reçu des lettres de lui datées de la prison de Beauharnois; elle les a détruites ou remises à M. Foster, avocat, en le priant de les détruire, ce que celui-ci a fait.

    Shortis a eu des difficultés avec M. Simpson, gérant de la filature, et il ne l'aimait pas. Shortis l'a menacée elle-même avec son revolver, mais elle a cru que c'était une plaisanterie. Il lui a donné des morceaux de musique et des ouvrages de lecture. C'étaient des revues et des journaux périodiques illustrés. Elle aimait ces revues car elles parlaient beaucoup d'amour.

    Melle Anderson raconte que Shortis se teignait lui-même les cheveux et qu'il a désiré qu'elle les eût de la même couleur que lui. Elle répète qu'elle était décidée de rompre avec Shortis vers le milieu de mars. Alors, demande M. McMaster, pourquoi lui avez-vous écrit, le 2 mars, que vous lui seriez toujours fidèle? J'avais, sans doute, changé d'idée à ce moment.

    Melle Millie fut malade et couchée pendant quinze jours après le crime. Le choc nerveux a été très fort pour elle. Elle a causé souvent du meurtre avec Melle Leblanc, modiste de Valleyfield, l'une de ses amies; elle l'a encore vue il y a quelques jours.

    Melle Anderson a été, quelquefois, souper, le soir, à l'hôtel Windsor, avec Shortis, en sortant du rond à patiner. Elle a également déjeûné là, une fois, de grand matin, avec lui. Ils allaient ensemble au patinoir souvent, mais elle le laissait faire galerie, car il n'était pas assez exercé pour la suivre das ses savantes et périlleuses évolutions sur la glace.

    Son interrogatoire est terminé. Elle descend, en souriant, de la boîte aux témoins. Mme Shortis lui fait signe de venir s'asseoir près d'elle.

    Francis Shortis, 48 ans, éleveur et entreposaire de bestiaux, de Waterford, Irlande. C'est le père de l'accusé. Il possède 400 arpents de terrain et en exploite plus de 800 en location. Son chiffre d'affaires dépasse un million. M. Shortis dit que son commerce le retenait presque tout le jour en dehors de chez lui. C'est sa femme qui s'occupait de l'éducation de leur fils unique. Il a entendu partie des témoignages donnés à la commission d'Irlande et les a entendus relire à la cour.

    Le malheureux père éclate en sanglots. Il déclare que, sauf une ou deux fredaines de son fils, il ignorait absolument tous les faits qui lui ont été dévoilés par la suite. Il avait dit à son fils de choisir une carrière et qu'il l'aiderait à n'importe quelle entreprise raisonnable.

    Le jeune garçon avait du goût pour la mécanique. Cependant, un jour il lui dit qu'il désirait suivre la même carrière que lui, il n'a jamais pu rien lui apprendre, en fait de commerce; sa mémoire était nulle en affaires. Il a conseillé à sa femme de l'envoyer en Amérique et lui a ouvert tout le crédit nécessaire à cet effet. C'est la première fois que M. Shortis vient au Canada. Il a vu son fils à plusieurs reprises en prison mais il n'a jamais voulu, lui, parler du procès ni du crime. Shortis a été ému, la première fois qu'il l'a entrevu à son arrivée; jamais aucune réaction n'a semblé l'animer depuis.

    L'audience est ajournée à ce matin.

  9. mercredi 16 octobre 1895, page 2

    SHORTIS
    Le témoignage de la mère du meurtrier
    Celui du Dr Anglin

    La mère du meurtrier Shortis a été le principal témoin à la séance d'hier de la cour d'assises de Beauharnois. Ainsi qu'on le conçoit, Mme Shortis a été très émue et tous ceux qui l'ont entendue ont partagé cette émotion.

    Quant au prisonnier, il n'a pas branché une minute alors que sa malheureuse mère éclatait en sanglots.

    Mme Shortis dit que son fils a eu 20 ans le 14 février en sanglots.

    Dans son bas âge il a été maladif; à 2 ans il ne marchait pas. Il n'a pu articuler des mots qu'à l'âge de 6 ou 7 ans et à 10 ans ne parlait pas distinctement. L'enfant avait l'air idiot.

    L'enfant fut, un jour, blessé à la tête par une pierre lancée en l'air et qui lui retomba sur le crâne. A l'âge de 12 ans l'enfant a commencé à devenir violent, irritable et insoumis. A 16 ans il est devenu faux, dissimulé. Il a montré de l'indifférence pour l'Eglise et ses devoirs religieux. Sa mémoire également s'est affaibllie beaucoup. Les maux de tête ont augmenté. Il avait un dépôt purulent à la nuque. La mère a constamment caché de son mieux ses déboires même à son mari.

    Elle dit avoir toujours ignoré les extravagances de son fils, sauf deux ou trois faits parvenus à sa connaissance.

    Elle s'est opposée au départ de son fils pour le Canada, car elle craignait tout pour lui. Elle lui a écrit deux fois par semaine. Elle est venue le voir à Montréal en juin 1894. Elle a toujours pourvu à tous ses besoins. Son fils lui a écrit régulièrement toutes les semaines. Cependant il cessa tout à coup, trois mois avant le crime.

    Six semaines avant, elle reçut une courte lettre. Elle apprit le drame par un câblegramme qui commençait par ces mots: "Votre fils doit être fou, car....., etc." Suivait le récit de la tragédie. Elle est venue au Canada puis est retournée en Irlande avec M. Greenshields. Elle a visité bien des fois son fils à la prison.

    En aucun cas il ne lui a manifesté de repentir de son crime. Jamais, au contraire, elle n'a vu son fils aussi gai. Il ne lui a jamais demandé ce que l'on faisait dans son intérêt. Il a protesté quand il a su que l'on voulait le faire passer pour fou. Il disait qu'il aimerait mieux être mort que de voir ses parents croire qu'il est fou. Elle voit l'accusé deux fois par jour depuis que le procès est ouvert. Elle dit qu'elle remercie Dieu de ce que son fils ne se rend pas compte de la situation terrible où il se trouve en ce moment. Mme Shortis, qui sanglotte, se déclare prête à sacrifier sa vie pour son fils.

    Pas de transquestions par M. McMaster.

    Le docteur James Anglin, pratiquant depuis 1887, expert produit par la défense, a été attaché à divers asiles d'aliénés. Depuis le 25 juin dernier on l'a autorisé à venir voir Shortis deux fois par semaine. Il a suivi les débuts jusqu'à ce jour et connait les faits de la Commission d'Irlande. Il a trouvé que Shortis n'était certainement pas sain d'esprit. Il base son opinion d'abord sur son absolue indifférence, même en présence de l'accusation qui pèse sur lui, puis sur son incroyable vanité, son égoïsme, sa répugnance et son aversion pour ceux qui l'approchent; son manque absolu de mémoire, ses fréquentes névralgies, sont encore des points dont le docteur doit tenir compte, et qui lui permerttent de conclure à l'absolue atrophie de l'esprit et de la conscience chez l'accusé; il ne sait reconnaitre le bien du mal.

    Une longue discussion s'engage entre la défense, la Couronne et la Cour. La Couronne ne veut pas que l'on substitue un expert au jury et proteste contre les questions de M. Greenshields. Elle prétend que l'on doit se borner aux faits qui ont accompagné et précédé le drame.

    M. St Pierre, la loi en mains, explique que la défense est parfaitement dans son droit. Il ne s'agit pas de se prononcer en ce moment mais de mettre sous les yeux de ceux qui seront appelés à le faire, les faits et opinions d'experts de nature à les éclairer et à leur faire juger sainement du cas qui leur est soumis.

    Finalement, après avoir consulter différents auteurs, le juge déclare la questions de la défense parfaitement légale.

    Cette décision permet à la défense de produire des experts et de leur faire non seulement expliquer les faits et communiquer les résultats de leurs observations mais encore de leur faire tirer leurs conclusions, ce qui facilite la tâche du jury.

    Le docteur Anglin continue son témoignage. L'accusé a un singulier timbre de voix. Ses idées sont incohérentes. Il a de fréquentes aberrations mentales et des hallucinations de la vue et de l'ouïe.

    Un point très important pour le docteur est le fait que plusieurs des ascendants de Shortis ont été traités pour aliénation mentale.

    L'imbécilité est une défectuosité et l'insanité est une maladie de l'esprit. Des preuves manifestes de la folie du prisonnier sont prouvées dans la perpétration même du crime.

    L'absence de préméditation, la mort de gens qui étaient ses amis, le sommeil dans lequel il s'est plongé couvert du sang de ses victimes, la mémoire des faits du crime, qui semble avoir abandonné le meurtrier, son attitude en un mot indique qu'il est absolument fou.

    En somme l'enfant a été imbécile jusqu'à l'âge de 13 ou 14 ans et à cette époque l'insanité s'est déclarée.

    Le docteur considère que, au moment où Shortis a commis son crime, il était incapable d'en comprendre la gravité. Vifs murmures dans la foule.

    M. McMaster transquestionne le témoin. Le docteur Anglin reconnait que dans les asiles d'aliénés il y a un grand nombre de sujets qui peuvent distinguer entre le bien et le mal. C'est la première fois que le docteur Anglin edst expert dans une cause comme la présente.

    Il attribue le crime à l'insanité plutôt qu'à l'imbécilité, mais peut-être aux deux. Shortis est atteint d'une folie spéciale, celle des armes. C'est dans des moments d'aberration mentale qu'il se croyait en présence d'un ennemi, il faisait feu sur un voisin.

    M. Macmaster demande au docteur si, étant donné que plusieurs mois se sont écoulés entre le crime et le moment où il a examiné Shortis, il n'est pas possible que leçon ait été faite à ce dernier pour lui que dire de feindre la folie. Le docteur répons que cela se peut d'autant mieux avoir eu lieu que Shortis avait sous les yeux l'exemple du fratricide Edwards enfermé avec lui dans la prison de Montréal. Le docteur déclare que l'ensemble des faits expliqués par le père, qui a constaté l'inaptitude de son fils, lui permet de conclure à l'imbécilité d'abord, à l'insanité ensuite.

    N'avez-vous jamais entendu parler de gens qui, après avoir échoué dans leurs débuts, ont réussi plus tard admirablement?

    M. Mcmaster attend toujours la réponse du docteur.

    La cour s'ajourne à ce matin.

  10. jeudi 17 octobre 1895, page 3

    SHORTIS
    LE DOCTEUR ANGLIN JURE QU'IL EST FOU
    Le témoignage du Dr Clarke

    Hier matin, à la cour d'assises de Beauharnois, on a continué l'interrogatoire du Dr Anglin.

    Le témoin dit que M. Shortis père de l'accusé est bien portant, mais que sa femme a une maladie de coeur avancée.

    Le docteur reconnaît que les germes dits héréditaires peuvent être combattus et même détruits d'une génération à l'autre si l'état de santé et de vigueur du sang est satisfaisante.

    Shortis ne lui a jamais parlé de sa mère en termes affectueux.

    Un autre point capital pour le docteur est l'état de complète indifférence du prisonnier au sujet de sa situation actuelle. Ses nombreuses hallucinations sont des preuves de l'état maladif de son cerveau.

    A ce sujet, M. McMaster reprend le témoignage de Mlle Anderson, relativement aux rideaux que Shortis lui envoyait tirer. N'était-ce pas de peur qu'un oeil indiscret, l'ayant aperçu, il n'y eut des rapports de faits à M. Simpson?

    Le docteur répond que très certainement c'était l'image de M. Simpson qui hantait son cerveau malade.

    Le docteur Anglin rapproche cet état d'hallucination et d'aberration mentale de ce que Shortis lui a dit, à la prison de Montréal, au sujet de la tragédie.

    Il croit que la présence de l'argent à la filature n'a été d'aucune influence sur Shortis, dont tous les actes dans la soirée fatale du 1er mars, dénotent un état incontestable d'aberration mentale et d'halucination.

    M. McMaster passe en revue les faits matériels du drame. Le coup de feu sur Loy qui allait au téléphone, la menace à Lowe de le tuer s'il bougeait, sont-ils des actes de fou? demande M. McMaster.

    Le docteur répond que ces actes sont certainement ceux d'un fou.

    Murmures dans la foule.

    Au sujet de la distinction du bien et du mal, le docteur en est venu à cette conclusion par suite de l'absence de remords du criminel, et de ses cruautés envers les animaux. Il considère que l'absence de sens moral suffit pour expliquer que Shortis était incapable de s'en rendre compte, quand il se mettait hors la loi naturelle. La meilleure preuve c'est que, interrogé sur ses souvenirs de la soirée terrible, il répondit au docteur Anglin: Je me souviens que d'une chose, c'est d'avoir nettoyé un cheminée de lampe. Le docteur n'est pas loin de croire que Shortis était dns un état épileptique, car cet état exclus précisement la préméditation et l'ordre des idées. Dans ce cas le corps obéit comme un esclave à des impulsions irrésistibles et incontrôlables. Quand Shortis lâche Wilson pour faire face à Maxime Leboeuf, il a subi l'influence néfaste qui le dominait en ce moment, et il eut de même tué n'importe qui.

    Il était sous la même influence quand il s'est acharné à la poursuite de Wilson. Cette influence a cessé quelques instants avant l'arrivée du docteur Sutherland et Nap. Delisle, autrement il les eût tués aussi, eux. Le docteur croit qu'à ce moment Shortis s'est rendu compte de ce qu'il avait fait, sans entrevoir cependant la gravité de son crime.

    En son âme et conscience, il croit que Shortis a commis son crime sans préméditation dans une attaque d'épilepsie et sans se rendre compte de ce qu'il faisait.

    Au juge Mathieu, le docteur dit que dans les cas d'aberration mentale et d'hallucination la volonté ainsi que le libre arbitre sont complètement annihilés.

    Hugh A. Wilson est appelé par la défense. M. St-Pierre lui montre une vignette reconstituant la scène du crime au moment où Shortis lui tira la première balle. Le jeune Wilson reconnait l'exactitude du dessin. Il explique que le téléphone ne figure pas sur le croquis et que le comptoir de droite s'avançait de 6 pieds de plus en dehors.

    Le jeune Wilson donne toutes les explications nécessaires à la complète intelligence de la scène reconstituée.

    Chas Clarke, surintendant de l'asile de Kingston a été voir Shortis à la prison de Montréal deux fois dans la journée du 26 juillet. Il a pu se faire une opinion de l'état mental de l'accusé et en a fait rapport à la défense.

    Objection de M. McMaster. Ce n'est pas en une visite de deux ou trois heures que l'on peut se faire une opinion dans un cas aussi grave.

    Cependant M. Greenshields continue son examen.

    Ce qui a frappé d'abord le Dr Clark, c'est la complète indifférence de Shortis dans sa prison. Son égoïsme lui a semblé très remarquable, ainsi que sa vanité personnelle. Il lui a paru atteint de la manie de la persécution. Les cruautés de Shortis envers les chats, ce dont il semblait très fier, lui montrent que ce dernier n'avait pas de sens moral ni de conscience.

    Shortis a raconté qu'un jour il avait voulu incendier un hôtel pendant une convention; une autre fois il mit le feu à des déchets et s'en fut sonner l'alarme. Shortis lui a semblé parfaitement convaincu de son droit de tirer surf son prochain. L'ensemble des observations du Dr Clarke est sensiblement le même que celui du Dr Anglin.Les faits sont les mêmes sous une autre forme.

    La Cour s'ajourne à ce matin.

  11. vendredi 18 octobre 1895, page 3

    SHORTIS
    Le témoignage des Drs Clarke
    Des "voix intérieures"

    Suite de l'interrogatoire du Dr Clarke au procès de Shortis, à Beauharnois, hier.

    D'après le témoin, tout dans la conduigte de Shortis, dans sa constitution physique et son état moral, démontre que le prisonnier est fou, et irresponsable.

    Le docteur déclare Shortis dans un état si avancé d'insanité qu'aucun traitement pourrait avoir raison du mal qui le mine. Shortis est atteint, non seulement d'imbécilité morale et intellectuelle, depuis sa plus tendre enfance, mais encore d'insanité complète.

    Quant à la feinte de la folie, si on la suppose chez Shortis, ce serait admettre que cette feinte existait depuis sa naissance. Celui qui findraigt un état mental comme celui de Shortis serait un prodige d'intelligence et de force morale.

    Le docteur dit que l'attitude de Shortis est précisément ce qu'il attendait de lui d'après son expérience et ses observations. Le docteur croit qu'aucun homme, sain d'esprit, n'aurait pu rester aussi longtemps indifférent sous une accusation de meurtre. Il dit que, sans hésitation et en se basant sur son expérience, il est certain que Shortis était absolument irresponsable de ses actes.

    Dans le cas de Shortis, lorsque le premier coup est parti accidentellement sur Wilson, le meurtrier a entendu sa voix intérieure qui lui a dit: "tue, tue!" et, dans ces conditions, Shortis eut fait feu sur tout ce qui se serait présenté devant lui.

    Shortis a dit qu'il portait des révolvers pour se défendre contre les vagabonds qui en voulaient à sa vie. L'accusé est paisible, mais cette particularité confirmerait plutôt les faits d'hallucination déjà mentionnés.

    On retrouve la même illusion de danger dans l'opinion que Shortis se faisait de M. Simpson. Il se croyait persécuté par lui, parce que ce dernier lui avait conseillé de ne pas fréquenter Mlle Anderson. Dans ces conditions, les voix intérieures de Shortis lui disaient qu'il avait le droit de tuer sur la rue. Après avoir tiré sa première balle sur Wilson, son hallucination est revenue; il s'est cru entre les mains de M. Simpson et il n'a pu résister à ses voix.

    Le Dr Clarke déclare formellement que son opinion est et doit être celle de toutes les personnes désintéressées dans la question ou qui ne sont pas de parti pris. Croyez-vous que les gens de Valleyfield pensent comme vous, demande M. Macmaster. Le docteur répond que les gens de Valleyfield ont été et sont encore très montés contre Shortis et que, dans son opinion, leurs témoignages ou leurs expertises ne doivent être acceptés qu'avec la plus grande circonspection. Il croit même que dans un cas aussi grave, on devrait s'abstenir de les faire comparaître ou de prendre acte de leurs dépositions.

    Au sujet des parents, le docteur déclare que le système nerveux du père Shortis est beaucoup plus sensible que celui de la mère.

    La défense produit comme nouvel expert Daniel Clarke, 63 ans, surintendant de l'asile des aliénés de Toronto.

    Le Dr Daniel Clarke a examiné deux fois le prisonnier depuis son arrivée à Beauharnois. Laissant de côté tous les témoignages qu'il a entendus, le docteur déclare que, de son examen, il résulte que l'état mental de l'accusé est loin d'être satisfaisant.

    En supposant exacts les faits et les témoignages apportés, il arrive à la même conclusion que ses confrères, savoir l'imbécilité congénitale et l'insanité subséquente.

    Transquestionné par M. Mcmaster, il dit que l'impulsion était si violente sur le cerveau de Shortis, que le 1er mars il eut tiré sur ses victimes, même en présence d'une escouade d'hommes de police. En médecine légale, l'impulsion irrésistible est considérée comme un signe d'insanité. M. Mcmaster place le docteur sur le terrain de l'insanité impulsive temporaire, dont on s'est servi pour excuser les crimes.

    Le docteur déclare cette théorie absurde et contraire à toutes les lois reconnues de la nature et de la science.

    M. McMaster rappelle l'acte de Shortis disant à Lowe, avant de tuer Loy, de ne pas remuer ou qu'il tirerait sur lui. Le docteur l'explique par la théorie de la doublde conscience, que l'on rencontre dans les cas d'épilepsie et d'ivrognerie invétérée, où l'on voit souvent des lueurs d'intelligence momentanée. Dans le crime de Shortis, le docteur ne voit ni préméditation, ni motif, ni mobile défini.

    L'assassin a commis ses meurtres dans un état incontestable d'hallucination momentanée et irrésistible. Dans cet état il ne pouvait pas se rendre compte de ses actes, ni en comprendre les conséquences. Le docteur explique également l'acharnement de Shortis contre Wilson par ces lueurs d'intelligence, qui se remarquent quelque fois chez les épileptiques. La ruse de Shortis pour faire ouvrir la voûte ne l'étonne pas. Il était, à ce moment, dans un état d'esprit à tuer tous ceux qui lui tomberaient sous la main, et à prendre tous les moyens pour cela. Le fait de n'avoir pas fui alors qu'il pouvait le faire dénote une complète absence d'intelligence des faits chez l'accusé.

    Il est six heures, la cour s'ajourne à ce matin à 10 heures.

  12. samedi 19 octobre 1895, page 2

    SHORTIS
    Un incident à l'audience d'hier après-midi
    La contre-preuve de la Couronne

    Le procès de Shortis continue à passionner l'opinion publique à Beauharnois. Hier Mgr O'Brien, de l'église irlandaise à Rome, ami de la famille Shortis n'a pas dédaigné d'assister à la séance de la cour.

    Le Dr Richard Buck, surintendant de l'asile de London, a été interrogé comme témoin. Il concourt absolument de tous points avec les autres médecins déjà amenés comme témoins.

    M. McMaster demande au docteur s'il croit en Dieu et dans une vie future. Le docteur s'écrie avec force, qu'il fait plus que d'y croire, car il est certain de l'existence de Dieu et convaincu de la vie future.

    M. McMaster relève des contradictions entre certains écrits de l'expert et ses paroles actuelles, au sujet de la criminalité innée chez des individus, venus au monde avec des défectuosités morales. Le docteur dit, que dans le cas de Shortis, on ne doit chercher qu'une chose: l'amélioration, si possible de son état mental.

    Mis en présence de la déposition du frère Dunn, disant que l'enfant était affectueux pour sa mère, le Dr Buck ne peut admettre ceci. Le sens moral n'a jamais existé chez Shortis.

    Le docteur a interrogé Shortis de la façon la plus complète et même la plus contradictoire. Il ne croit pas que la leçon ait été suffisamment bien faite à l'accusé pour qu'il puisse feindre l'indifféremce et la folie d'une façon si parfaite qu'un expert s'y laisse prendre. Il ne croit pas que Shortis ait été poussé au crime par le désir du vol. Quand il est entré dans le bureau de la filature, il n'avait aucune idée arrêtée.

    Au sujet du premier coup de revolver, le docteur dit que, sans réfuter les témoignages de Lowe et Wilson et surtout en tenant compte que ce dernier a reconnu être devenu inconscient, sur le moment, par suite de son étourdissement, il reste d'opinion que le premier coup de revolver est parti accidentellement. Le suite de la tragédie a été le résultat d'une hallucination et Shortis a tiré, poussé par une force irrésistible.

    A ce moment un incident des plus regrettables s'est produit. Derrière Mme Shortis se trouvait l'un des principaux officiers de la filature de Valleyfield, M. Smith. Ce monsieur s'est permis de faire des réflexions malsonnantes et cruelles pour la pauvre mère.

    M. Shortis s'est levé et s'adressant au juge Mathieu, il a protesté d'une voix indignée, contre l'inconvenante conduire de M Smith.

    Le juge Mathieu donne l'ordre au grand connétable d'expulser M. Smith.

    Celui-ci proteste à son tour, et déclare avoir le droit de donner son opinion sur les faits avérés et reconnus même par les parents.

    Le juge lui fait observer qu'il l'a vu rire d'une façon déplacée dans le dos de Mme Shortis. Il continue et déclare que quiconque donnera la moindre marque d'approbation ou de désapprobation sera immédiatement expulsé.

    M. Smith va s'asseoir dans un autre coin de la salle.

    M. H. C. St Pierre demande qu'il ne soit permis à personne de venir prendre place derrière les parents et les avocats.

    L'incident est clos.

    Pendant la discussion une rapide rougeur est montée aux joues de Shortis, qui s'est agité un instant dans sa boîte.

    Le Dr Buck continue l'exposé de ses théories, puis la défense termine la production de ses experts.

    ...

Suite de l'affaire Shortis




Jacques Beaulieu
jacqbeau@canardscanins.ca
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