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Lettre du 13 mai 1901

Correspondance d'Émery Beaulieu à Attala Mallette

Lettre du 13 mai 1901



N. B. Les lettres à folios multiples ont été reconstituées en tenant compte de leur position dans la liasse de papiers, de la couleur de l’encre, la dimension du papier et la suite dans le texte; l’ordre n’est pas toujours certain; aussi le début de chaque folio est clairement identifié, ainsi que sa place présumée dans la lettre:


Premier folio de 4 pages lignées 20 x 26 cm
Montréal, 13 mai, 1901
À Mademoiselle Attala Mallette, Sainte Martine Ma bien-Aimée Attala,

Il n'est pas encore dix heures de l'avant-midi, je viens de débarquer des chars; mais je ne puis commencer mon ouvrage sans avoir un bout de conversation avec vous, sans vous jurer un amour éternel, sans vous assurer que ma tendresse pour vous n'a plus de nom, ne connait plus de limites, ne craint plus d'obstacles.

O! chérie, de mon âme! comme je vous aime! Mon coeur est encore en proie à ces tressaillements d'amour que donne la présence de la personne qu'on adore; il me semble que vous êtes encore là près de moi, que vous êtes absente rien que pour un instant & que je vais bientôt vous voir apparaître dans l'embrasure de ma porte, les lèvres souriantes, les regards chargés d'amour. Si peu d'heures ont-elles pu mettre tant de distance entre nous! Mais ce que ni les heures ni les ans ne pourront faire, c'est de mettre une distance entre nos deux coeurs, c'est de détacher mon coeur de votre coeur, de l'empêcher de battre pour vous, d'éteindre l'amour qui y brûle avec tant d'ardeur.

Attala, ma chérie, depuis que je suis débarqué, je me suis rendu chez l e bijoutier, j'ai donné votre mesure & je me suis fait promettre que tout serait prêt pour mercredi, préparant ainsi toutes les choses comme si je devais descendre à Beauharnois mercredi soir & aller veiller à Ste Martine dimanche soir. Ce n'est encore qu'un projet mais le projet me tient au coeur; voyez-vous, je vous aime tant; & je voudrais tant constater de mes yeux si la bague telle que préparée vous plaira, pour la changer encore au cas, où vous n'en seriez pas satisfaite: ne craignez pas de lasser mon amour, il est immense & dans les limites du possible, rien ne lui paraîtra trop dur pour faire plaisir à celle que j'adore; rien ne me paraîtra pénible pour rendre heureuse, pour mériter un sourire ou sécher une larme de celle à qui je m'abandonne entièrement, à qui je me dévoue pour toujours. Ma mignonne petite reine, vous ne savez pas & je ne puis pas vous dire combien je suis heureux de me sentir aimé de vous, d'être assuré que votre amour durera autant que le mien, c'est-à-dire toujours, & de savoir que celle qui m'aime ainsi est aussi bonne, aussi affectueuse, aussi noble que vous, ô trésor de mon âme.

Je vous le dis, c'est un cantique d'actions de grâces qui s'est échappé de mon coeur vers le ciel, hier soir, avant de me mettre au lit; jamais je n'avais trouvé Dieu si bon à mon égard; jamais je n'avais tant compris le grand amour que la Ste Vierge me portait, puisqu'elle m'avait gardé à moi, au milieu de tant d'autres, ce trésor qu'est votre amour, cet ange que vous êtes vous-même. Oui, je crois que c'est ma récompense pour le culte tout particulier que j'ai toujours voué à cette bonne Mère, & je ne lui en demande pas d'autre. Attala, écoutez bien; que Dieu me donne votre amour, votre coeur pour ma vie, qu'il me donne une modeste aisance qui vous rendra heureuse; et jamais je ne lui demanderai d'autres faveurs terrestres; et chaque jour, content de ma part de félicité, je le remercierai d'avoir été si bon, pour son enfant.

Mais, hélas! si vous me manquiez, ... que m'importerait la richesse? À quoi bon l'honneur d'un nom illustre dans la jurisprudence, l'honneur d'une position enviable dans la magistrature. Réfléchissez bien à cela, ma bien-aimée; ces lignes je les trace avec mon coeur, avec mes larmes, je voudrais les tracer avec mon sang, si je savais qu'alors elles s'imprimeraient plus profondément dans votre coeur.

Ma tendresse pour vous n'est pas une tendresse ordinaire; elle est faite de reconnaissance & de respect, d'estime & d'admiration. Vous m'avez vu frémissant d'indignation contre certain malappris, pour quelques paroles déplacées à votre adresse; n'est-ce pas vous prouver combien & de quelle manière je vous aime? Oh! dites-moi, où croyez-vous trouver amour plus pur, plus sincère, plus digne de vous?

Ce matin, moi, votre présent cavalier, ai rencontré votre futur cavalier M. McGown & j'ai descendu avec votre ancien cavalier, M. Simon. Comme c'est étrange, n'est-ce pas, de voir ainsi le passé, le présent & le futur se coudoyer, se parler, se saluer.

M. Simon n'a-t-il pas vu votre bague que j'avais gardé à mon doigt. «Oh! Oh!, dit-il, c'est ainsi que tu te fiances! Je connais cette bague?» «Alors nous sommes en pays commun. Seulement, je trouve que tu tires d'étranges conclusions d'un fait aussi simple.» «Eh! bien, dit-il, j'ai vu Melle Vaillancourt, la semaine passée, avec une bague, et l'on m'a dit que c'était un indice certain de fiançailles.» «Fort bien, mais c'était Monsieur qui avait donné la bague à Mademoiselle; ici c'est l'inverse, & je ne crois pas que ce soient les jeunes filles qui fiancent les jeunes Messieurs. De plus, la bague de Mademoiselle Vaillancourt était une bague de diamant. Par conséquent quand tu verras Mademoiselle Mallette avec une bague de diamant, tu auras quelque raison de dire qu'elle est fiancée, mais pas avant!» Regrettez-vous que [Folio de 2 pages lignées 20 x 26 cm] M. Simon ait vu votre bague à mon doigt; moi j'en suis bien content; je suis si fier de votre amour, que je le voudrais crier sur tous les toits. En est-il ainsi de vous?

C'est pour cela, que j'aime aller à la messe avec vous, car c'est une proclamation publique de notre amour. Que les aveugles voient, que les sourds entendent que nous nous aimons l'un & l'autre, vous, de tout votre petit coeur, moi de tout mon gros gros coeur; que les plus sots comprennent que nous nous aimons d'un amour durable, d'un amour éternel, que les plus téméraires sachent que rien ne leur servirait d'entreprendre le siège de votre coeur puisque vous me l'avez donné & que vous ne vous repentez pas de votre don généreux; ou plutôt que nous avons fait un échange de nos deux coeurs «fair exchange is no robbery», n'est-ce pas, chérie.

Enfin, Attala, aimez-moi bien, car je vous aime autant qu'on peut aimer. À tantôt, je vais diner.

Bon! j'ai bien mangé, et je me remets de suite à l'oeuvre pour finir cettte lettre avant trois heures: je veux que vous la receviez ce soir; ce vous sera, j'espère, une agréable surprise.

Ma bien-aimée, je ne vous surprendrai certainement pas en vous disant que le dernier voyage a été le plus beau que j'aie jamais fait à Ste Martine & ailleurs.

Voyons, j'exigeais trois choses de celle à qui je voulais donner mon coeur pour toujours: elle devait être sérieuse, ferme, affectueuse.

La gravité je l'avais remarquée chez vous dès la première rencontre, seulement je craignais de la voir mêlée à une certaine raideur, faite de froideur, de réserve excessive & d'une petite pointe de vanité. Je vous aurais volontiers admirée, mais j'aurais craint de vous aimer.

Peu-à-peu, je compris que mon premeir jugement devait être modifié au moins sous un certain rapport: je vis que vous n'étiez pas vaine, que votre goût pour la toilette n'était pas excessif & qu'enfin vous n'étiez pas de celles qui prétendent que leur beauté doit mériter tous les sacrifices. Mais malgré tout, n'étiez-vous pas rien qu'une enfant, ou votre coeur était-il déjà façonné aux luttes de la vie? que voilaient vos beaux yeux bleus; était-ce la mollesse, le laisser-aller, l'insouciance, ou la fermeté calme réfléchie, résolue, & d'autant plus sereine qu'elle est sûre d'elle-même. Si j'avais penché du premier côté, dès la première rencontre, là aussi, j'avais vite compris que je devais mieux vous juger; insensiblement, je m'étais dit que vous n'étiez pas sans avoir une certaine énergie; que vous aviez autant de fermeté qu'aucune autre fillette.

Mais cela encore était indigne de vous. Aussi, lorsque j'appris la démarche de M. Dubuc, et la manière dont vous l'aviez envisagée; alors je compris quelle [troisième folio; 2 pages 21 x 22,5 cm] énergie vraiment extraordinaire, quelle fermeté admirable il y avait dans ce corps d'apparence si délicate.

Je vous ai admiré alors, Attala & je ne puis cesser de vous le répéter; & lorsque je pense que c'est mon amour qui vous a pousée à agir ainsi, je ne me contiens plus d'ivresse & de contentement.

Hélas! un point restait à éclaircir; et ce point obscur revenait toujours obscurcir mes beaux rêves d'amour.

Repassant l'une après l'autre toutes vos actions, j'y voyais bien que vous m'aimiez; mais êties-vous de ces âmes qui ne s'épanouissent que sous les chaleurs des caresses; aviez soif d'affection & d'affection exprimée d'une manière sensible, ou vous suffisait-il de vous savoir aimée, sans que vous n'ayiez jamais besoin d'une pression de main pour souligner des paroles d'amour; étiez-vous affectueuse, étiez-vous froide?

Je suis encore bien fixé sur ce point. Oui, mon Attala est affectueuse; elle a besoin de mes caresses comme j'ai besoin des siennes; son coeur a souffert & a besoin du baume de la tendre amitié pour panser ses blessures; à elle aussi il faut beaucoup de petits soins, de délicatesses. O! ma chérie, O! mon Attala, n'ai-je pas vu de chaudes larmes tomber de vos yeux d'azur; ne les ai-je pas senti rouler sur mes mains. O! mon Attala, que ces larmes m'ont été pénibles, en même temps qu'elles m'ont appris à vous aimer, à vous admirer davantage! Que j'aurais voulu en connaître la cause. Quelle relation avaient-elles avec les circonstances dans lesquelles elles ont été versées. «C'est un bien triste souvenir» qui vous a fait pleurer avez-vous dit; & vous avez ajouté «Que vous n'aviez pas la force de me raconter cela ce soir» et c'est tout ce que j'en ai su. J'ai d'abord cherché à pénétrer votre mystère; mais maintenant je comprends que cela est mal. Puisque vous ne voulez pas me le dire vous-même, mieux vaut que je ne le sache pas maintenant. J'attendrai, j'attendrai & à force de vous aimer, de vous montrer mon amour, je mériterai de devenir votre confident, je vous paraîtrai digne de vous entendre me dévoiler le plus intime de votre âme; & capable de vous comprendre. Je voudrais pouvoir lire dans votre coeur comme dans un livre tout grand ouvert et vous ouvrir mon propre coeur pour que vous-même y puissiez lire ainsi; j'aimerais avoir ma part à supporter dans vos peines & vos afflictions; j'aimerais que nous nous accoutumions dès maintenant à vivre d'une même vie, à souffrir des mêmes souffrances, à se réjourir des mêmes joies. Mais vous ne voulez pas m'admettre dans ce partage maintenant, et je m'incline devant votre volonté.

Je vais pouvoir maller cette lettre à 3 heures; tâchez, je vous prie, de m'écrire pour mercredi matin, au cas où je partirais mercredi soir pour Beauharnois.

O! ma bien-aimée Attala, combien je vous aime, combien je vous chéris; ne m'abandonnez pas, vous me le promettez, n'est-ce pas, mignonne; vous ne recevrez pas M. McGown; pour l'amour de Dieu, conservez-moi votre petit coeur toute votre vie.

Mon bonheur est entre vos mains. Ma bien-aimée, mon Attala chérie, aimez-moi toujours, toujours, voyez-vous je vous aime tant.

Écrivez-moi mercredi, pensez-à-moi, aimez-moi, priez, priez pour moi.

Votre Émery pour la vie.








Jacques Beaulieu
jacqbeau@canardscanins.ca
Révisé le 3 avril 2018
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